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Vivre dangereusement avec Friedrich Nietzsche : se réjouir au-dessus du temps

Vivre dangereusement avec Friedrich Nietzsche : se réjouir au-dessus du temps
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On connaît les dictionnaires amoureux, ceux d’un pays, d’une ville. C’est l’ardente éphéméride d’un philosophe que propose ici Jean-Yves Clément, musicien, essayiste (auteur notamment de livres sur Chopin, Liszt, Scriabine et Glen Gould), poète et éditeur.

Il faut vivre dangereusement, publié par Le Passeur Éditeur, est une suite de trois cent soixante-cinq aphorismes – un par jour, l’année retenue n’est pas bissextile – du philosophe Friedrich (ou dans sa forme francisée ici retenue, Frédéric) Nietzsche, aphorismes puisés par Jean-Yves Clément dans l’ensemble de son œuvre.

Certains de ces aphorismes sont célèbres, il en est ainsi de celui qui, avec d’autres, dit la supériorité du langage musical sur le langage verbal, du moins l’accompagnement essentiel et nécessaire du second par le premier (puisque la musique est le « supplément du langage ») : « La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil ». C’est qu’au fond la philosophie de Nietzsche est tout à la fois pensée, musique, style, chant et poésie : ce qu’il dit de la philosophie et du philosophe peut être dit de l’art et de l’artiste, de la poésie et du poète. Étant style, sa philosophie est aussi une écriture, un rythme, un chant même selon Jean-Yves Clément. C’est ce chant que celui-ci veut faire entendre.

Ce livre y parvient et présente aussi l’avantage de familiariser le lecteur avec certains des thèmes majeurs de la pensée (et donc de la musique) de Nietzsche. Malgré le caractère nécessairement composite et fragmentaire de l’entreprise, plusieurs de ces thèmes apparaissent nettement. On regrettera seulement que la source textuelle de chacune des pensées retenues n’ait pas été précisée, ainsi d’ailleurs que la mention de l’éditeur et du traducteur. Elles auraient pu figurer dans un bref index. Une prochaine édition, qu’il faut espérer, pourra peut-être combler cette absence.

Nécessité fait joie

Frédéric Nietzsche, Il faut vivre dangereusement, Jean-Yves Clément, Le Passeur ÉditeurAu seuil de l’année nouvelle, c’est une résolution simple, radicale et joyeuse qui est prise par le philosophe : « Apprendre toujours davantage à voir le beau dans la nécessité des choses », afin de rendre « les choses plus belles ». Et, plus tard dans l’année, « ne rien vouloir d’autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles ». Cette résolution désigne aussi l’objet de la philosophie : aimer et faire aimer ce qui est, aimer et faire aimer « l’inéluctable ». Ce but fixé à la philosophie et à l’art, et donc au philosophe et à l’artiste, est appelé amor fati par Nietzsche mais il n’est guère éloigné de l’amour de la réalité, cette « sainte réalité » dans laquelle Paul Claudel voyait l’objet de la poésie : l’on peut d’ailleurs penser que Nietzsche s’est un peu trop complu dans une vision caricaturale des religions, consistant à voir comme l’un de leurs principaux fondements un mépris de « cette vie-ci »  à laquelle serait préférée « une incertaine autre vie ». Quoi qu’il en soit, l’amour de la réalité, des êtres réels, doit, selon Nietzsche, être préféré à l’amour des êtres imaginaires car « il n’y a pas assez d’amour et de bonté dans le monde pour avoir le droit d’en prodiguer à des êtres imaginaires ».

Il y a donc, dans cette même résolution, consentement à ce qui est, consentement à ce qui s’impose nécessairement à nous, consentement car confiance dans la fécondité de la nécessité : nous devrions « voir en toute chose, tout événement, tout homme, un engrais, une pluie, un rayon de soleil bienvenus ». Ainsi cette nécessité consentie fait-elle non seulement loi mais joie et prémunit-elle de toute amertume : « Que l’on se garde de toutes les personnes dont le sentiment d’amertume est celui du pêcheur qui après une pénible journée rentre le soir avec ses filets vides ». Nietzsche établit enfin comme une correspondance entre la fécondité de la nécessité consentie et l’état de nécessité de celui qui y consent, montrant ainsi quelle joie plus pure peut surgir du dépouillement, de l’adversité, de ce qui aux yeux du monde signale la défaite : « Quand la vie… vous a pris tout ce qu’elle pouvait d’honneurs, de joies, d’adeptes, de santé, de biens de toute sorte… alors seulement on sait ce qui vous appartient si bien en propre qu’aucune main de brigand n’est plus capable d’y toucher ».

Le bruit du temps

Le bruit du temps, c’est celui de la politique, de la presse qui compriment et affadissent tout ce qu’elles touchent. Il y a là, selon Nietzsche, une impasse, une énergie perdue car aucun événement politique ne peut « résoudre le problème de l’existence » et s’intéresser à de tels événements est d’autant plus vain que leurs effets en profondeur n’apparaissent que longtemps après qu’ils se sont produits.

La leçon de Nietzsche concernant ce qu’il appelle la presse ou le journal (leçon qui peut être transposée à tout ce qui constitue aujourd’hui « l’actualité » : médias et réseaux sociaux) est à retenir : la presse, c’est ce mauvais souffle qui s’évertue chaque jour « à crier, à étourdir, à exciter, à effrayer… elle est la fausse alerte permanente qui détourne les oreilles et les sens dans la mauvaise direction ». Hegel avait vu déjà que « la lecture du journal, le matin au lever, est une sorte de prière du matin réaliste. On oriente vers Dieu ou vers ce qu’est le monde son attitude à l’égard du monde » (Notes et fragments, Iéna, 1803-1806). Terrible fourvoiement que celui de l’homme moderne qui semble espérer le secours d’une actualité qui ne lui veut aucun bien.

Mais l’art et le progrès de la civilisation ne sont pas de moindres impasses. Les « milieux artistiques » se signalent par « une avidité mal dissimulée de réjouissances, de délassement à tout prix… une façon de parader avec le sérieux de l’art du côté des exécutants, une brutale âpreté au gain du côté des exploitants ». Un art qui, malheureuse prouesse, parvient à créer du monde un rien. Quant à notre civilisation, elle « est en danger de périr par les moyens de la civilisation », elle menace de nous faire tomber « dans l’animalité, voire dans une rigidité mécanique » : on trouve ici une synthèse fulgurante de l’impasse d’un certain progrès scientifique et technologique que nous avons déjà eu l’occasion de décrire dans ce journal, à propos de Leurre et malheur du transhumanisme d’Olivier Rey.

Philosopher corps et âme, écrire avec son sang

Nietzsche ne distinguant pas la philosophie de l’art, le raisonnement du style et du rythme, il est possible de lire, dans ce qu’il dit du philosophe et donc de lui-même, une adresse à tous les artistes. Nietzsche dit écrire ses œuvres « avec tout mon corps et toute ma vie », ignorant ainsi « ce que sont des problèmes ‘‘purement intellectuels’’ ». Comment ne pas penser à nombre d’artistes et de poètes, au sens et au sacrifice inhérents à toute véritable démarche artistique, à la lecture de cet aphorisme : « De tout ce qui est écrit, je ne lis que ce que quelqu’un écrit avec son sang. Écris avec ton sang : et tu verras que le sang est esprit » ? La philosophie et l’art, c’est tout un, consistent à enfanter des pensées en leur transmettant « tout ce qu’il y a en nous de sang, de cœur, de feu, de plaisir, de passion, de torture, de conscience, de destin, de fatalité ».

Un retrait du monde est nécessaire, retrait de son « contenu » et de son flux, retrait de sa presse, de son cours impétueux si aliénant, de ce qu’aujourd’hui l’on appelle « temps réel » et qui n’est en fait qu’une mutilation, un dépècement du temps et des êtres. Car toute œuvre demande une maturation et toute maturation demande du temps, demande du silence et du temps : qui veut être philosophe (et qui veut être artiste) doit « se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir lent – comme un art, une connaissance d’orfèvre appliquée au mot« . D’ailleurs, la stérilité peut venir de ce que l’artiste, par « faiblesse de tempérament », a été trop impatient pour attendre le terme de sa « grossesse ».

Se réjouir au-dessus du temps

Le penseur, l’artiste, « a mis en sûreté le meilleur de lui-même dans des œuvres » : elles sont ainsi des trésors protégés que le délabrement du corps et de l’esprit ne peut atteindre. Ce n’est pas l’artiste qui est le coffre-fort de ses œuvres mais celles-ci qui sont le coffre-fort de celui-là.

En cette période de remise de prix littéraires, Nietzsche fait souffler un vent contraire et frais : « Tout bon livre est écrit pour un lecteur déterminé et ceux de son espèce, et c’est justement pourquoi il est mal vu de tous les autres lecteurs… Le livre médiocre et mauvais l’est justement parce qu’il cherche à plaire et plaît en effet à beaucoup ». Cette dernière citation est, par bien des aspects, un peu caricaturale. C’est que, selon le philosophe allemand, un homme ne doit pas hésiter à opposer « de la résistance à toute son époque », ne doit pas hésiter à lui demander de « rendre des comptes ».

Au philosophe, et à l’artiste, tel que le conçoit et l’incarne Nietzsche peut s’appliquer cette célèbre phrase de Ruysbroeck l’Admirable, que Joris-Karl Huysmans a placée en épigraphe de son roman À rebours : « Il faut que je me réjouisse au-dessus du temps…, quoique le monde ait horreur de ma joie et que sa grossièreté ne sache pas ce qu’elle veut dire ».

Frédéric DIEU

Frédéric Nietzsche, Il faut vivre dangereusement, Une pensée par jour, textes choisis par Jean-Yves Clément, Le Passeur Éditeur, 2018, 375 pages, 9,90 €.



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