Philippe TOUZET : « Avant de commencer mon propos sur la situation dramatique des auteurs et des autrices de théâtre, je voudrais avoir une pensée émue pour toutes les personnes qui, l’an dernier, ont envoyé des vœux de bonne et heureuse année 2020… Et surtout une bonne santé ! »

Il est vrai qu’avec un peu de recul, on peut constater, sans trop s’avancer, que ces vœux n’ont pas été suivis d’effet…

Dans le futur, des jeunes gens écriront sûrement des thèses sur l’année 2020. Les amphis seront pleins à craquer quand un érudit universitaire viendra donner une conférence au sujet de cette année-là. Dans les semaines, les mois, les années et même dans les décennies qui viennent, nous aurons droit à des films, des séries TV, des podcasts radio, des romans, des BD, des essais, des escape game « spécial confinement », et j’en oublie, qui traiteront en large et en travers de ce que nous sommes en train de vivre… Car l’année 2020 est une année hors-norme. Elle aura changé, en quelques mois, les codes de pensées et les modes de vie.

Cette crise sanitaire sans précédent aura révélé, aux yeux de tous, les carences et les failles de notre société. Depuis le premier confinement, au mois de mars, les Françaises et les Français ont été confrontés à un tel niveau d’incohérences, de propos stériles et stupides, de postures démagogiques, de réflexions à l’emporte-pièce, d’analyses bidon, de décisions politiques incompréhensibles, de scientifiques qui disent tout et leur contraire, d’experts TV en tout et surtout en rien du tout, que leur confiance en l’État, en ceux qui nous dirigent, dans nos institutions scientifiques, dans les politiques de tous bords, dans nos médias, a été fortement ébranlée…

Le lien social, ce lien mythique car de moins en moins réel, est usé jusqu’à la corde.

Il est de bon ton de dire que pendant et après une crise majeure, l’être humain donne le meilleur de lui-même. Que des idées novatrices apparaissent, que des initiatives lumineuses jaillissent… C’est sûrement vrai mais pour cela, il faut un terreau de base qui repose sur l’optimisme et la volonté de changement, ce qui n’est pas le cas actuellement dans notre société. Quels sont les sentiments, les attitudes, les faits qui prédominent au moment où j’écris ces lignes ? Le désespoir, la déception, la frustration, la haine pour certains, l’incompréhension pour beaucoup d’autres, le pessimisme ambiant, la méfiance qui mène parfois à la confiance en des thèses moyenâgeuses, au repli sur soi, à la précarité, la pauvreté, la misère… N’en jetez plus. Le tableau que je brosse est bien noir, il pourrait être peint par Soulages. Il va falloir sacrément se retrousser les manches pour remettre de la couleur là où il n’y a que de la douleur…

Bien sûr, durant cette crise sanitaire, il est normal de le rappeler, un grand nombre d’initiatives citoyennes ont vu le jour et ont apporté du réconfort, du soutien financier, logistique, à beaucoup de personnes âgées, isolées ou en grande précarité. Sans compter l’énorme élan de solidarité, l’envoi de blouses, masques, gants…, aux hôpitaux qui, au mois de mars, étaient fort démunis quand la bise fut venue… Mais quand un pays comme la France traverse une crise sanitaire majeure grâce, en grande partie, aux actions individuelles et associatives, cela pose évidemment la question de la compétence et de la crédibilité de ceux qui nous gouvernent. Il faudra bien répondre à ces questions, un jour ou l’autre.

Pour les autrices et les auteurs de théâtre, 2020 fut une année noire. Terrible. Il faut savoir que les auteurs et les autrices de théâtre ne bénéficient pas du chômage partiel. Pour deux raisons, la première statutaire/juridique et la seconde parce que très peu, trop peu d’entre nous travaillent en qualité d’auteurs/autrices associés dans des structures théâtrales subventionnées par l’argent public. Ce qui veut dire que nous ne pouvons pas être considérés comme faisant partie, par exemple, de l’équipe artistique. Donc, pas de chômage partiel. Nous ne bénéficions pas, comme nos camarades intermittents du Spectacle Vivant (et j’en suis ravi pour eux) d’une année blanche. En quelques jours, nous avons appris que les ateliers d’écriture en milieu scolaire et dans des lieux privés étaient annulés, que les résidences étaient annulées, les commandes d’écriture étaient reportées ou annulées, salons littéraires annulés, conférences annulées, théâtre fermés (plus de droits d’auteurs/représentations), librairies fermées (plus de droits d’auteurs/éditions)… Ça fait beaucoup pour une profession. Trop. Dans la chaîne du Spectacle Vivant l’auteur de théâtre est le plus faible des plus faibles. Et il aura sans doute été le plus touché par cette crise sanitaire. La tête sous l’eau sans pouvoir reprendre sa respiration pendant près d’un an…

Et pas seulement les auteurs et les autrices de théâtre. Tous les auteurs et toutes les autrices, toutes disciplines littéraires confondues. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les aides, soutiens financiers émanant du ministère de la Culture ou des organismes de gestion collective n’ont pas été à la hauteur de la crise. Loin de là. Car ils sont loin de nous.

Mes vœux professionnels pour 2021 ne sont pas glamours…

Je souhaite que le ministère de la Culture retrouve le chemin du courage politique à travers des décisions qu’un grand nombre d’auteurs et d’autrices attendent depuis déjà un certain temps… Je souhaite que le ministère de la Culture retrouve le chemin du dialogue et de la concertation avec les organisations professionnelles qui sont les seules représentantes des auteurs et des autrices. Avec à leur tête des personnes élues par leur pairs. Je souhaite enfin que le ministère de la Culture applique les recommandations du Rapport Racine. Rapport commandité par ce même ministère.

Représentativité des organisations professionnelles au sein de l’organisme qui gère le régime social des artistes-auteurs. Ce qui semble, tout de même, frappé au coin du bon sens.

Mettre en œuvre une modification des modes de financement des organisations professionnelles par les organismes de gestion collective. Au nom de la fluidification du dialogue social et de la démocratie sociale entre les OGC et les organisations professionnelles.

Cette année 2020 a démontré qu’en cas de crise majeure, rien n’avait été prévu pour les auteurs, autrices. Aucune anticipation. Aucun plan. Aucune feuille de route. Tout a été bricolé, à la va-vite, dans la panique générale… On se croyait protégé, au minimum. On a très vite compris que ce n’était même pas le cas…

Pas la peine de regarder dans une boule de cristal pour prédire que dans les années qui viennent, nous ferons face à d’autres défis majeurs, des crises sociales de grande ampleur, des crises liées au réchauffement climatique, d’autres crises sanitaires… C’est aux décideurs d’aujourd’hui d’anticiper des mesures, de mettre sur pied des structures qui protégeront les auteurs et les autrices des vents mauvais qui s’amoncellent à l’horizon.

En auront-ils le courage, la volonté, la vision intellectuelle ? Franchement, je ne sais pas…

En protégeant les créateurs, on protège la culture, en protégeant la culture, on protège la société en procurant aux citoyens et aux citoyennes des outils de réflexion permettant d’enrayer la montée des extrêmes.

Mes meilleurs vœux pour 2021, des vœux de combats, de lutte, de vigilance et de projets. Des vœux de mouvement pour un vrai changement !

Philippe TOUZET

Auteur de théâtre
Président des E.A.T. de 2014 à 2019

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Crédits photographiques : Pierre Monastier