Select Page

Madame Anastasie, monologue

Madame Anastasie, monologue
Advertisement

Auteur dramatique, metteur en scène, comédien, Pascal Adam a commencé sa carrière théâtrale avec Christian Schiaretti au CDN de Reims. En marge de ses activités trépidantes, il enseigne l’art dramatique, depuis 2012, dans un conservatoire à rayonnement régional. Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation et un zeste de mauvaise foi, il prend sa plume pour vous donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique, tendre et féroce, libre et caustique.

« Restez chez vous »

Voici que sur le plateau nu comme une table rase, s’avance une jeune femme, en simple robe jaune estivale, les pieds nus.

Ses mains ne tiennent rien.

 .

On m’avait cru vieillarde et cacochyme, abandonnée de tous, non sans raison, tellement j’étais hideuse, et moralement plus encore que physiquement, agonisant peut-être dans la lumière crue d’un hôpital politique central, dont à vrai dire nul ne se préoccupe plus vraiment, et sur le point sans doute d’être euthanasiée par humanisme, en douce. Bref, on s’était trompé ; on n’avait pas compté assez sur la science, le progrès, la merveille moderne.

Je peine moi-même à expliquer simplement ce qui m’est arrivé.

Par je ne sais quelles extraordinaires techniques et pour le moins sorcières, on m’a considérablement rajeunie et rendue bien plus désirable que je n’avais jamais été, au temps de ma lointaine jeunesse réelle ; certes, je ne suis plus centrale, on ne se focalise plus sur moi en un craintif rictus, attendant comme un couperet mon verdict ; je n’effraie plus : on me désire, on s’étriperait pour moi, on s’étripe pour moi ; bien sûr, on m’a dématérialisée, je n’ai plus ce corps affreux que j’avais, je n’ai pas un visage mais mille, pas un corps mais tous les corps ; bien sûr, on m’a réticulée à mort et il n’est plus un terminal d’aucun réseau où je ne sois entée, et pas un être humain devant son terminal dans lequel je n’aie été mentalement implémentée.

Certes, ma fonction a changé, mon rôle en quelque sorte s’est inversé : il était aussi réel que mauvais, ce rôle, et je faisais converger vers moi de prodigieux faisceaux de haine sourde et tue ; il est à présent exactement enviable ou, pour le moins, réputé tel, et, je le répète avec plaisir, partout on me désire, on m’appelle, on m’acclame, je suis une vivante déesse, autorisée à tous et pourtant toujours inaccessible, environnée de ces tombereaux d’offrandes votives qu’à mes pieds fictionnels à toute heure on déverse.

On me loue, on me prie, on supplie que je parle, que je m’exprime ; on me sert, on se jette à mes pieds, on implore que je parle, que je m’exprime ; et comme je ne suis plus centralisée, localisée, instituée, comme je suis tellement dématérialisée et partout disséminée, en tous et en chacun, offerte à la très facile imitation des masses et des individus, comme ma circonférence est partout et mon centre nulle part, j’exauce avec bonheur, sans rien faire, mes fidèles observants, qui sont d’autant plus nombreux qu’il ne demeure aucune règle à observer et qu’il n’est plus du tout nécessaire d’être conscient de sa dévotion.

C’est délicieux, savez-vous, d’être cette putain toujours vierge ou, du moins, de jouer ce rôle ; d’être partout vautrée, lascive, à tous offerte à toute heure – quand, dans mon ancienne vie, je me tenais debout, unique, le grand couperet de mes cisailles affûtées à main droite.

Et donc, à présent, après tant de siècles passés à me taire, et surtout, ce qui était plus amusant, à faire taire, je suis enfin passée de l’ombre à la lumière, et maintenant je parle : entendez-moi bien, désormais, c’est moi qui parle, qui m’exprime, et peut-être moi seule. Mais de partout à la fois, tout le temps, et ma parole est un chaos monstrueux, un long borborygme inaudible et bruyant, incluant à mon concert effrayant les rares propos et discours sensés que tiennent quelques attardés. Ma victoire, si vous voulez, est totale.

Car, en vérité je vous le dis, je n’ai pas changé.

Il s’est simplement produit que mon corps mortel, ignoble, effrayant, par une manière extraordinaire de résurrection laïque et technique, immensément progressiste, égalitaire, est devenu glorieux, aimable, aimé ; que cette institution effrayante et tutélaire, verticale et unique, que j’étais, est devenue plus réellement universelle, disséminée, diffractée en chacun.

Et tapie là, couchée, je continue mon œuvre ; ou plus exactement, mon œuvre négative, puissante et crainte mais très limitée, est devenue une puissance de production positive, terrible, immense, et j’ose le dire, délirante – mais au sens moderne où cette épithète est synonyme, par exemple, de géniale, quoi que cela veuille dire –, de sorte que mon œuvre n’est plus d’empêcher mais de produire, de conformer préventivement, c’est-à-dire, en un mot qui me sert désormais de sésame : de créer.

Pourtant, je vous le dis, je suis restée la même.

La même, à un degré de puissance infiniment supérieur.

Avec cela encore, qu’officiellement j’ai disparu, je ne suis plus là, je suis inattaquable ; c’est dire si j’ai les coudées franches.

Et même très souvent, j’attaque !

J’attaque souvent par la critique, l’argumentaire public, ce brouhaha insane et joliment niveleur, mais aussi, quand le cœur m’en dit et que mon adversaire est faible, j’attaque en justice, car voyez-vous, je suis une personne sensible, avec un bon petit cœur qui bat, je m’émeus et m’indigne à une vitesse extraordinaire ; je ne suis plus la grande bourrelle – quel enfant a jamais rêvé d’exercer, quand il sera grand, la désuète profession de bourreau ? – qui utilise son couperet à retrancher du monde ce qui n’est pas immédiatement utile au contrôle des âmes, je suis une victime sensible et empathique, de cette merveilleuse humaine empathie permettant de se sentir victime lorsqu’on ne l’est en rien, et peut-être davantage victime que les pauvres personnes, dont je me contrefous tout à fait, qui se trouvent, elles, l’être réellement.

Je suis une justicière moderne, voyez-vous, c’est tout de même plus flatteur que cette horrible profession de bourrelle que j’ai si longtemps été contrainte d’exercer, et j’ose le dire, parce que c’est amusant, à mon corps défendant.

Une justicière moderne se distingue de ses devanciers, non seulement en cela que son action principale est de pleurer, mais en cela qu’elle ne pleure qu’en public, lorsqu’elle est assurée que ses pleurs lui pourront servir d’universel discours, et partant, rapporter gros.

Mais le plus amusant, dans ces péripéties judiciaires que je m’accorde parfois, est encore d’attaquer un simple particulier qui n’a enfreint aucune règle en vérité ; mais je suis infiniment riche – tant suis-je incessamment abondée en offrandes diverses, venues de tant de sources, se croiraient-elles entre elles incompatibles – et en multipliant les attaques, il m’est loisible de réellement ruiner tout à fait ce gêneur, qui n’aura bientôt plus les moyens pécuniaires de gagner contre moi.

Je m’amuse, je m’amuse, je m’amuse. Une vraie petite folle.

Ah, cette jeunesse nouvelle que je vis, elle ne m’eût pas été permise du temps que je me tenais debout et roide et unique ! Il se peut aussi que je ne sois pas la seule institution vieillotte et désuète à avoir été ressuscitée ainsi ; il est au fond probable que cette démocratisation effrénée ait touché nombre de mes collègues verticaux.

Ce qui se tenait à la verticale des petits hommes, en s’amollissant et se couchant, en donnant, mais avec une sincérité de tartufe, l’illusion de mourir dans l’hôpital démocratique, s’est répandu à travers le monde mieux qu’une profane église et, s’étant glissé partout, à repris vie dans ce terreau ridicule qu’est cet humain en expansion constante, cet petit homme, toujours le même au fond, qui se goberge et targue d’être un improbable géant devenu, quitte à ne pas voir qu’il est sur le point d’éclater, comme une vulgaire grenouille de fable oubliée. Je m’amuse. Il est plaisant, aussi, d’être si efficace.

Car je tue aujourd’hui beaucoup mieux que jadis.

J’ai toujours voulu tuer, mais j’ai rarement pu vraiment.

De mes sanctions officielles, on se relevait – enfin, on finissait souvent par se relever : elles étaient en quelque sorte dures, mais transitoires.

Pire, il s’est fréquemment pu que mes sanctions, avant même que soit échu leur terme, assurassent une durable gloire aux œuvres et aux hommes qu’elles avaient frappés.

J’étais laxiste malgré moi et les effets indésirables, pervers, de mes sanctions d’antan ont désormais disparu. S’il est désormais en ma puissance que ne demeure plus rien qui paraisse à quiconque mériter d’être conservé, et que toute gloire soit enfin évacuée de l’égalitaire table rase qui doit servir de substitut de mémoire à tous et à chacun, je dispose, en manière de compensation, d’une panoplie de hochets éphémères que je lance à l’aveugle à la populace d’impénitents bavards grouillant à mes pieds et dont l’informe brouhaha me réjouit : et les voici, mes bons servants ridicules, qui se bousculent et braillent et s’engueulent et se battent et s’étripent pour des faveurs en toc frappées à l’effigie du néant !

Je me suis, comme on voit, par la multiplication immense de mes moyens techniques, débarrassée de cette incapacité à tuer vraiment, et je submerge tout de mon flot incessant.

En passant de mon statut ancien d’institution terrible et verticale à cette dissémination rhizomatique infiniment plus aimable et désirable, qui a substitué au tranchant de mes interdictions l’immense multiplication de mes paroles amollies et déconstruisant tout, je suis parvenue, sans trop d’efforts, à faire ainsi disparaître, dans la joie des tombereaux d’inanités qu’à toute heure je déverse, la presque totalité de ce qui avait paru devoir être conservé dans la mémoire des hommes, ou parmi eux d’une élite. Cette adorable victoire du présent pur, et de son oubli, sous le déluge de mes propos idiots, de tout un passé par essence archaïque et désuet que je ne pouvais avant combattre qu’au cas par cas, est à mes yeux l’incontestable signe éclatant de ma toute-puissance réellement divine.

En quelques mots : Je faisais taire un à un quelques pauvres mortels, je les fais parler tous et ne jamais hésiter à s’exprimer à tout propos ; je combattais au cas par cas les excès de l’intelligence sensible ou noétique du monde tel qu’il croule, je noie tout et tous sous le déluge démultiplié par toutes les techniques de mes propos frivoles. J’interdisais, je crée.

J’étais la censure et je suis la culture.

Pascal ADAM

Lire les chroniques de Pascal Adam :



 

Advertisement

Laisser un commentaire

Suivez-nous

Restez informé !

Rencontre avec Anne-Christine Micheu autour des droits culturels

Nous soutenons …

affiche barcelone en scene à paris theatreaffiche Quand on sait