Instant classique – 10 septembre 1913… 107 ans jour pour jour : création de Luonnotar, poème symphonique de Jean Sibelius qui met trois ans à composer cette étrange partition à l’atmosphère si surnaturelle.

Luonnotar est un poème symphonique avec voix – d’aucuns diraient un lied avec orchestre, mais c’est égal – qui occupe une place très particulière dans la production de Jean Sibelius. Il s’agit à la base d’une commande d’une des plus grandes chanteuses de l’histoire de la musique en Finlande, Aino Ackté, qui voulait en quelque sorte une musique de la même intensité que la dernière scène de la Salomé de Strauss. Rien que ça. Sibelius, sans doute à grands renforts d’eau de vie, met trois ans à composer cette étrange partition à l’atmosphère si surnaturelle, qui est donc créée par la commanditaire lors du festival de Gloucester en Angleterre.

Une fois encore, Sibelius s’inspire de la fameuse légende du Kalevala, si structurante en Finlande, et en particulier de son premier chant. Ce dernier décrit la création du monde par l’union de la fille de l’air (Luonnotar) avec le vent et la mer. Sibelius avait déjà emprunté cette légende mythologique pour écrire La Fille de Pohjola quelques années auparavant. C’est d’ailleurs Sibelius qui met le texte au point, et il raconte que Luonnotar, vierge et solitaire, se lasse de sa vie dans le vide de l’air. Elle se pose doucement sur les vagues de la mer. Beaucoup plus tard, une cane perdue cherche un endroit pour couver. Luonnotar sort alors un genou de la mer pour que l’animal y fasse son nid. « La superbe vierge de l’air, la mère des eaux, sentit une chaleur ardente, étendit brusquement ses membres. Les œufs roulèrent dans les ondes et furent détruits en mille morceaux qui, tous, se transformèrent en choses bonnes et utiles » : la terre, le firmament, les étoiles, le soleil et la lune…

Sibelius traduit donc en musique ce qu’il appelle une vision. Il écrit d’ailleurs le curieux néologisme « visionarico » sur la partition, qui recèle comme souvent chez lui, d’étranges sonorités et distille une atmosphère frémissante et tour à tour inquiétante ou sereine. La voix si particulière d’Elisabeth Söderström, légendaire par ailleurs dans Janaček, se prête particulièrement bien à cet exercice narratif comme hors du temps.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »