Instant classique – 18 février 1810… 211 ans jour pour jour. Cherubini compose une cantate à la mémoire de celui qui est alors considéré comme le plus grand compositeur de l’époque : Joseph Haydn. Sauf que la rumeur se révèle fausse… Le compositeur est bien vivant ! Le concert est annulé, jusqu’à la mort – cette fois-ci bien réelle – du maître.

En décembre 1804, alors que l’Europe constate mi-effrayée, mi-fascinée, le sacre de Napoléon, une autre nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans le monde musical, relayée par le Gentleman’s magazine de Londres, puis à Turin et ailleurs, puis enfin reprise à Paris sans aucune vérification dans un autre périodique, la Correspondance des professeurs et amateurs de musique le 15 décembre: « Joseph Haydn vient de mourir. »

Immédiatement, une loge maçonnique, « La Parfaite estime de la Société olympique », demande à Luigi Cherubini, installé en France depuis dix-sept ans et déjà bien arrimé à la vie musicale (il n’est pas encore le redoutable directeur du Conservatoire), de composer une cantate à la mémoire de celui qui est alors considéré comme l’un des plus grands, voire le plus grand compositeur de l’époque et qui était lui-même franc-maçon, tout comme Cherubini. Ce dernier se met au travail sans tarder afin que l’œuvre nouvelle soit donnée le 26 janvier 1805. Lors du concert ainsi prévu, Rodolphe Kreutzer devait par ailleurs créer un concerto sur des thèmes de Haydn.

Mais au moment même où Cherubini achève sa partition, on apprend que Joseph Haydn est vivant et bien vivant : il aurait d’ailleurs dit à son ami Greisinger en apprenant le concert qui se préparait à sa mémoire : « Ah les braves gens ! Si j’avais été informé de cette cérémonie, je me serais rendu là-bas pour la diriger en personne ! »

Cherubini range alors sa partition. Mais hélas, il ne tarde pas à la ressortir de son tiroir : Haydn finit par mourir pour de bon le 31 mai 1809. Cette fois, on prend soin de bien vérifier la nouvelle et, quelques mois plus tard, un concert d’hommage est à nouveau organisé, voici donc deux cent onze ans aujourd’hui, à Paris. L’œuvre est présentée avec le nom de Chant sur la mort de Joseph Haydn. Les paroles – qui se réfèrent directement à l’intéressé sans le citer – sont dues à Louis Guillemain de Saint-Victor. La partition débute par une longue (presque la moitié du chant, qui dure à peine plus de vingt minutes !) introduction orchestrale, d’une grande noblesse. Toute la partition est d’ailleurs digne d’intérêt, comme souvent avec Cherubini d’ailleurs.

En voici le court texte. Miraculeusement, il existe au moins un enregistrement complet de l’œuvre, par l’excellente Capella Coloniensis, dirigée ici par Gabriele Ferro, avec de remarquables solistes.

« Amants des nobles sœurs à ma douleur profonde
mêlez de vous douleurs l’accord religieux
sur les bords du Danube un chantre aimé des dieux
ce cygne dont la gloire avait rempli le monde
expire en murmurant des chants harmonieux.
À ses tendres accents, quoi ! la Parque ennemie
n’a point lassé tomber son barbare ciseau.
Ô destin des mortels: talents, grâces, génie,
tout se perd sans retour dans la nuit du tombeau.
Non ce feu créateur, cette vive étincelle
n’a pu rester captive au seins des monuments.
Comme son nom fameux, son âme est immortelle
l’un et l’autre sont vainqueurs de la mort et du temps.
Un favori des filles de mémoire charma
jadis le tyran des enfers,
dans leur palais les enfants de la gloire
pour t’écouter suspendront leurs concerts.
Chantre divin, ton âme libre et fière
s’est exhalée en sons mélodieux.
Ces chants si purs qui transportaient la terre
vont se mêler aux cantiques des cieux. »

Cédric MANUEL



À chaque jour son instant classique !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »