Brahms crée à Cologne un double concerto inédit, pour ses amis Robert Hausman et Joseph Joachim. Le compositeur était brouillé avec ce dernier ; cette dédicace est l’occasion de se réconcilier. Remplie de lumière et de douceur, l’œuvre est créée il y a 134 ans.

Quatre-vingts ans après le triple concerto de Beethoven, Johannes Brahms dirige à Cologne l’orchestre du Gürzenich et deux solistes, Joseph Joachim au violon et Robert Hausman au violoncelle, pour un double concerto inédit et dont le format n’avait donc plus été utilisé pour une œuvre de cette importance depuis l’illustre devancier.

Brahms doit être soulagé et satisfait. Non pas parce que l’œuvre est plutôt bien accueillie – avec un peu de temps et pas par tout le monde toutefois, son immortelle amie Clara Schumann déclarant ne pas apprécier la partition –, mais parce qu’il peut estimer que la page est tournée. Mais quelle page ? Certainement pas celle de ses œuvres, il a cinquante-quatre ans et il lui reste neuf ans à vivre. Il ignore de toute façon qu’il s’agit là de sa dernière œuvre symphonique. Non, la page qui est tournée est celle de sa brouille avec l’un des deux dédicataires de l’œuvre, l’illustre violoniste virtuose Joseph Joachim.

Au départ, en effet, Brahms devait écrire un concerto pour violoncelle – qu’il n’a pas encore réalisé et qu’il ne réalisera donc jamais – pour son ami Robert Hausman. Mais alors que le projet est en train de mûrir, un autre de ses amis très chers, Joseph Joachim, traverse une crise conjugale avec sa femme Amalie Schneeweiss, l’une des grandes contraltos de l’époque. Brahms est d’ailleurs un ami du couple : il a écrit pour eux les deux chansons pour voix, alto et piano ; une pièce pour leur mariage, une autre pour le baptême de leur premier fils, justement appelé Johannes comme le compositeur. Bref, c’est un peu le bon tonton Jojo de la famille Joachim.

En 1884, le démon insidieux de la jalousie s’empare de Joachim, après vingt-et-un ans de mariage : il accuse sa femme d’adultère avec l’éditeur Simrock. Le couple se déchire. Et là, contre toute attente, Brahms prend la défense d’Amalie contre son vieil ami dans une lettre qu’elle produira comme preuve de sa bonne foi devant les tribunaux. Joachim, stupéfait, se détourne alors de Brahms jusqu’à la fin de l’année 1886. Pas trop longtemps quand même. Brahms pense alors à transformer son concerto pour violoncelle en double concerto, ce qui lui permet de ne pas fâcher Hausmann – violoncelliste du légendaire quatuor Joachim, justement… – et de se réconcilier avec Joachim. Pour faire bonne mesure, il dédie la partition aux deux et tout est bien qui finit bien. Du moins pour eux, car Amalie, elle, aura un peu plus de mal. Brahms continuera de la soutenir en lui écrivant des lieder et, heureusement, elle finira par fonder une école de chant à Berlin.

Le double concerto est sans doute l’une des œuvres symphoniques les plus méconnues et les moins populaires de son auteur. Elle est remplie de lumière et de douceur. La meilleure preuve en est son « andante », mouvement central élégiaque et plein de noblesse et que j’ai choisi ici. Mais pas avec n’importe qui. Avec trois grands amis aussi, qui comptent parmi les plus grands artistes du XXe siècle : Starker au violoncelle, Szeryng au violon et Haitink à la direction, à Amsterdam, petit clin d’œil respectueux à ce merveilleux chef qui a posé sa baguette à l’occasion de ses quatre-vingt-dix ans et qui est ici le lointain successeur de Brahms.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »