Lors du dernier sommet France-Afrique, une jeune entrepreneuse burkinabé, Ragnimwendé Eldaa Koama, a adressé un discours musclé et remarqué à Emmanuel Macron. Une parole absolument prodigieuse, dans l’esprit de l’économie sociale, et servie par des arguments que notre chroniqueur signe des deux mains.

Actualité de l’économie sociale

Deux figures féminines auront marqué de leur empreinte ma semaine écoulée.

La première, je redoute de la rencontrer un jour, de peur qu’elle me déçoive, que mon premier mouvement émerveillé cède la place à une morne ressassée d’incompréhensions sans fin et sans moyens, comme cela arrive parfois avec les Africains – y compris les Africaines.

Et la seconde, je tremble à l’idée de la retrouver un jour à l’improviste, au hasard d’un colloque que la fin poussive de la COVID aura permis de se tenir en « présentiel ». Il faudra alors que je trouve les mots pour lui dire mon profond désaccord, et mon immense déception de la voir emprunter à mains courantes les voies tortueuses du conformisme de grand chemin.

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Des quelques échos qui me sont parvenus du « sommet France-Afrique » qui s’est récemment tenu à Montpellier émergeait une séquence où une jeune Burkinabée en chapeau tonkinois interpellait vertement notre président.

Cela commençait mal, par une évocation de Thomas Sankara. Il faut dire que le procès de ses meurtriers se tenait au même moment. Et c’est devenu une mode réflexe que de se référer à cette figure des temps mitterrandiens qu’une mort violente aura comme lavé de ses délires robespierristes. S’il se fait un tel regain de nostalgie romantique autour de lui, on ne le doit qu’à l’usure du pouvoir de son successeur, arrivé en libérateur et dégagé 27 ans plus tard comme potentat corrompu. En fait, notre camarade Sankara n’était qu’un Pol Pot d’opérette, Saint-Just en verbe et Louis de Funès en action, qui a tout de même rempli les prisons, ouvert des camps de travail et de rééducation, et couvert son pays d’affiches et de banderoles appelant à la délation et à l’extermination de l’ennemi de classe – à mon sens, guère de quoi marquer des regrets !

Je me souviendrai toujours de la levée du couvre-feu. J’étais ce soir-là à Bobo Dioulasso. Les bars et les boîtes de nuit pouvaient enfin rouvrir. Toutes les réserves de bière et de gnôle furent bues dans la soirée. Tous les orchestres étaient de sortie, toutes les jolies petites Mossi aussi. On scandait la devise du régime : La liberté ou la mort – Nous vaincrons ! entre deux séries de baisers, d’éclats de rire et de verres brandis vers le ciel étoilé. La furie révolutionnaire avait cédé face à l’emprise des sens.

Mais aussitôt après cet écart, l’accorte tonkinoise alto-voltaïque entama un parcours oratoire absolument prodigieux.

Son propos, entrecoupé de saillies saluées par les vivats de l’auditoire, se faisait de plus en plus incisif à mesure qu’elle développait son argumentation. Eh bien, je vous jure, chers lecteurs, que ce n’est pas moi qui ai écrit son discours. Ce devait être mon double, dans un rêve ignoré tant d’elle que de moi-même. Je n’aurais pas fait mieux, je n’aurais pas fait moins ; je parlais par sa voix ! Si vous voulez savoir ce que je pense de l’aide au développement, retrouvez la séquence et écoutez-la bien, je n’ai rien à y ajouter ni à y retrancher.


Discours de Ragnimwendé Eldaa Koama à partir de 13’43

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Elle était grande, superbement belle, elle respirait la gaîté et l’entrain. Comme propagandiste, l’Économie Sociale n’aurait pu trouver mieux. Sa gestuelle, ses intonations ne pouvaient laisser le public indifférent. Et c’était un sacré cerveau ! Après avoir collectionné les diplômes en maths, elle s’était tournée vers la philo, et elle dominait son sujet, tous ses sujets devrais-je dire. Elle découvrit un jour l’Économie Sociale et s’y rallia instantanément.

Elle partageait avec moi le goût de l’Histoire, le goût d’aller chercher, et de trouver, dans les archives et les vieux livres, tous ces petits trucs qui mettent à mal les certitudes professées par les paresseux de tout poil. Elle avait exhumé des morceaux inconnus de correspondance entre Charles Gide et Léon Walras qui mettaient à mal les discours convenus. Sa curiosité ingénue n’avait fait qu’indisposer les grands et petits prêtres de la tradition desrochienne.

Il n’y avait qu’un point sur lequel je ne pouvais la suivre : sa passion pour le ski. Je n’avais pour ma part jamais dépassé ma première étoile, et ma maladresse dans cet exercice ne fut égalée, bien plus tard, que par mon incapacité à maîtriser la planche à voile. J’aurais bien voulu l’accompagner sur les pentes chamoniardes, cela m’aurait permis de la connaître encore mieux… mais là, je compris ce qu’était vraiment un rêve impossible.

Je la perdis peu à peu de vue, du jour où une promotion universitaire lui fit prendre la direction d’un laboratoire d’écologie. Cela l’éloignait, temporairement l’espérais-je, de l’Économie Sociale. De temps à autre, à la lecture de son blogue, j’avais le sentiment qu’elle perdait son temps et qu’elle y gaspillait son talent.

Et ce qui risquait d’arriver arriva : sous sa plume, je lis un texte qui aurait pu être de Christine Angot ou de Virginie Despentes. Ou de Sandrine Rousseau. J’en eus des frissons d’épouvante. On me l’avait ensorcelée ! Qu’a-t-il bien pu se passer ? Où puis-je trouver les skis de sept lieues qui me conduiront, à travers cols et cimes, aux portes de son maudit labo, pour que je puisse l’enlever et la désenvoûter, en faire sortir ses infâmes démons, enfin la retrouver et la rendre au monde aussi fraîche, aussi naturelle, aussi épatante que je l’avais connue ?

Non, si c’est l’écologie qui me l’a prise, qui me l’a ainsi corrompue et gangrenée, alors maudite soit cette écologie, pour les siècles des siècles et tant qu’un rayon d’espoir subsistera en ce bas monde !

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.