Instant classique – 2 octobre 1960… 60 ans jour pour jour. Chostakovitch crée (en trois jours ?) un quatuor à cordes, qu’on qualifiera à tort de dénonciation du fascisme. Le compositeur a en réalité composé un tombeau à lui-même : un chef-d’œuvre sombre, tendu, terrible.

En juillet 1960, Dimitri Chostakovitch est en voyage à Dresde pour y soigner sa poliomyélite. La ville porte alors encore les stigmates de l’effroyable bombardement de février 1945 et le compositeur subit un véritable choc en parcourant les quartiers rasés. La légende veut qu’il écrive dans la foulée et en trois jours, un quatuor à cordes dédié aux victimes de la guerre et du fascisme.

Pour autant, Chostakovitch y a projeté autre chose : « On le qualifia d’office de “dénonciation du fascisme”. Pour dire cela, il fallait être à la fois aveugle et sourd. Car, dans ce quatuor, tout est clair comme dans un abécédaire. J’y cite Lady Macbeth, la première symphonie, la cinquième. Qu’est ce que le fascisme a à voir avec cela ?… J’y fais entendre un chant russe à la mémoire des victimes de la Révolution… Dans ce même quatuor, je reprends un thème juif du deuxième trio… »

C’est qu’en fait, Chostakovitch projette à la fois sa propre vie, dont on entend le poids et les souffrances, mais aussi sa future mort. « Je me suis dit qu’après ma mort personne sans doute ne composerait d’œuvre à ma mémoire. J’ai donc résolu d’en composer une moi-même…  »

On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Par ailleurs, les temps sont une fois de plus un peu durs pour lui : quelques semaines avant la création de ce quatuor, il avait dû adhérer – quelque peu contraint et forcé – au parti communiste. Ce qui détourne de lui de vieux amis qui n’acceptent pas cette capitulation alors que le compositeur avait résisté héroïquement aux assauts mesquins et épuisants des zélés staliniens.

Du coup, son œuvre a tout d’un tombeau : dès le Largo introductif, Chostakovitch inscrit ses initiales « ré-mi bémol-do-si bécarre » – ce qui, dans la notation germanique, donne DSCH ; il cite plusieurs de ses œuvres et referme celle-ci sur un accord extrêmement sombre. C’est vrai qu’on rigole toujours beaucoup avec Dimitri !

Ce chef-d’œuvre tendu, terrible, est créé voici tout juste soixante ans dans la salle Glinka, à Leningrad. C’est le légendaire Quatuor Beethoven qui officie. Miracle des temps modernes, l’enregistrement – très correct – existe. Je l’ai retrouvé pour vous et il s’agit bien la prise sur le vif par la radio de la création même de la partition ce soir-là, sans doute en présence du compositeur.

Cédric MANUEL

 



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »