Nous fêtons aujourd’hui le 161e anniversaire de la création du Papillon, un ballet-pantomime signé Jacques Offenbach, au succès foudroyant… et un air entêtant. On parie ?

À l’automne 1859, le Tout-Paris bruisse de mille rumeurs. On dit que se réunissent en secret quelques sommités culturelles qui complotent en faveur d’un projet dont on ne sait rien. Parmi eux, on parle de Scribe, le grand librettiste, d’Offenbach, compositeur très en vue dans la capitale, et de Marie Taglioni, l’une des plus grandes danseuses et chorégraphes de son temps… Il n’en faut pas plus pour comprendre que c’est là un ballet qui se trame. C’est pour la Taglioni qu’il aime beaucoup beaucoup qu’Eugène Scribe a en effet esquissé un livret pour un ballet qui se déroulerait dans les salons courus de l’Olympe.

Un an après Orphée aux enfers, Jacques Offenbach devait assez bien voir de quoi il s’agissait. Trop bien sans doute puisque ce projet échoue bien vite : on peut penser que le compositeur n’avait plus trop envie de rejouer aux jeux olympiques, surtout à l’Opéra, puisque c’est à la Grande boutique que ce ballet est destiné. Offenbach ne dédaigne certainement pas voir son nom à l’affiche d’une maison si prestigieuse, lui qui est parfois relégué au statut d’amuseur des boulevards.

Scribe se retire et on fait appel à Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges pour le remplacer. Du moins, c’est ce que la presse croit savoir. Tout est donc repoussé puisqu’il faut tout recommencer.

Après plusieurs reports et péripéties, c’est donc le 26 novembre 1860 qu’est créé, après une représentation de Lucia de Lammermoor, Le Papillon, ballet-pantomime en deux actes et quatre tableaux.

Pourquoi un papillon ? Eh bien parce qu’il y est question d’une pauvre servante maltraitée par la vilaine fée Hamza dans une Circassie imaginaire, l’infortunée Farfalla… Pas besoin d’être bilingue en italien pour savoir que le farfalle, c’est le papillon. Farfalla est amoureuse du prince Djalma ; la mauvaise fée, jalouse de ne pas recevoir elle-même le baiser qui lui rendrait sa jeunesse, la transforme en papillon pour ruiner ses espoirs. Farfalla + farfalle = papillon(s). Ainsi transformée, Hamza essaie ensuite de la capturer dans son filet à papillons et de la soustraire à la vue du prince. Mais c’est elle-même qui est attrapée par ce dernier, qui la traîne devant son oncle, l’émir Ismaël. Farfalla reprend forme humaine et on apprend qu’elle est la fille de l’émir et qu’elle est promise au prince (son cousin germain, tout de même…). Mais la vilaine Hamza n’a pas dit son dernier mot : elle plonge le prince dans un sommeil magnétique et retransforme Farfalla en… devinez quoi. Au dernier, Farfalla volette tout près de la « torche de l’hymen » (ben voyons) et se brûle les ailes, ce qui rompt le charme illico. Alors qu’Hamza est elle-même transformée en statue, les deux jeunes amoureux vont pouvoir se marier dans les magnifiques jardins de l’émir.

L’Opéra met les petits plats dans les grands, avec un faste inouï pour nous aujourd’hui. Les costumes d’une richesse incomparable sont créés par Alfred Albert et la presse s’extasie devant les décors somptueux. Napoléon III honore le spectacle de sa présence. L’héroïne du ballet, Emma Livry, avait la pression : celle de ne pas être la Taglioni elle-même. Bien que blessée pendant la représentation, elle remporte un triomphe au côté de la chorégraphe et danseuse, légende vivante de l’Opéra et qui avait écrit à sa jeune consœur, histoire de ne pas la stresser juste avant le spectacle : « Faites-moi oublier. Ne m’oubliez pas. »

La musique, elle, est à la fois louée et critiquée – davantage parce que certains s’offusquent de voir cet Offenbach élevé jusqu’à l’Opéra, avec des arguments aux relents nauséabonds. Tout le monde, pourtant, ennemis comme admirateurs, sort de la salle Le Peletier avec un air entêtant, celui de la valse des rayons, que le compositeur réutilise dans son opéra Die Rheinnixen peu après.

Vous voulez voir si vous la garderez en tête vous aussi ? Eh bien la voici…

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »