Après le social, l’économie et l’environnement, la culture intervient comme le 4e pilier du développement durable… à condition qu’elle s’en donne les moyens ! Il en est un, accessible à tous : la démarche de responsabilité sociétale des organisations. Une question d’envie et… de bon sens, selon Claire Chaduc.

Après une expérience de vingt ans dans le réseau des scènes de spectacle vivant, Claire Chaduc crée Alterculture en juillet 2020 pour mener une activité d’accompagnement des acteurs culturels vers la démarche de responsabilité sociétale. À la suite d’une commande d’Artis et d’Opale, deux structures d’accompagnement et de conseil, elle est l’auteure d’un guide ressource sur la mise en œuvre de la RSO.

Comment, en dix ans, la responsabilité sociétale pour un monde durable a-t-elle évolué dans le milieu du spectacle vivant ? Comment favoriser le déploiement d’une éthique pragmatique, vouée au développement soutenable de la culture ? Rencontre avec Claire Chaduc, également créatrice des podcasts Les Éclairants, spécialisée dans le conseil en art et culture pour aligner éthique et pratiques professionnelles.

Une démarche d’amélioration perpétuelle…

Le guide récemment paru revient en premier lieu sur l’émergence et l’histoire de la responsabilité sociétale, fruit d’une concertation mêlant ONG, gouvernements, syndicats et entreprises. La norme internationale ISO 26 000 en définit le cadre depuis 2010 : au niveau des entreprises (RSE), des organisations (RSO) et des territoires (RST). Quid des structures culturelles labélisées en France ?

Le seul théâtre en France à posséder cette norme ISO 26 000 est pour l’instant le Grand T à Nantes : « Ils ne sont pas très nombreux à avoir poussé la démarche à ce point. Au Grand T, ils ont travaillé avec un cabinet d’audit et ils sont en plus labélisés, explique Claire Chaduc. Quand on commence à travailler sur un sujet, il y a toujours de nouveaux enjeux qui surgissent. Cette démarche est infinie, on appelle ça une démarche d’amélioration continue. »

… et une question de bon sens

Installée à Dijon, Claire Chaduc remarque qu’il n’existe pas de lieu labélisé ISO 26 000 en Bourgogne-Franche-Comté. « C’est une norme payante, mais beaucoup de structures sont dans cette démarche depuis longtemps sans forcément mettre le terme de RSO sur ce qu’ils font, nuance-t-elle. Je pense à la Péniche Cancale, par exemple, qui fait ce travail sans forcément l’avoir formalisé. »

Dominique Pitoiset, à l’Opéra de Dijon, ou encore Maëlle Poésy, la nouvelle directrice du Théâtre Dijon-Bourgogne, se disent également sensibles à ces questions.

« Je sais que la scène de musiques actuelles La Vapeur est en train de se faire accompagner par le cabinet Herry Conseil, qui est une référence en la matière. C’est du bon sens dans les pratiques ! Par exemple, à la Péniche Cancale, ils ont pris un enjeu après l’autre, en commençant par travailler sur l’isolation et la rénovation écologique, avant d’ouvrir avec des matériaux biosourcés. »

Les musiques actuelles comme porte d’entrée

Du bon sens qui mériterait d’être mieux partagé, même si chacun s’en croit pourvu. En effet, le travail de Claire Chaduc tend à montrer qu’au sein du spectacle vivant, cet engagement n’est pas suffisamment formalisé. Le ministère de la Culture lui-même ne ferait hélas pas exception. « Pour l’instant, je trouve qu’ils sont un peu absents de cette démarche ; même s’ils font des choses, ils ne sont pas assez actifs. »

Comme le montre son guide, les musiques actuelles furent la porte d’entrée de la responsabilité sociétale dans le spectacle vivant : « Ce secteur s’en est emparé par le biais des festivals où il y a une pollution manifeste, précise-t-elle. Le mouvement est parti des festivals, d’abord sur le volet environnemental, puis les structures se sont intéressées aux autres enjeux, comme le volet social, avec les questions d’égalité des salaires, de la mixité ou encore de la gouvernance. »

De profondes remises en question

Si cette démarche est jugée lente dans sa mise en œuvre, c’est en partie dû au fait que les principes de la RSO impliquent des changements structurels, non seulement sur les volets environnementaux, mais aussi économiques et sociaux, domaines que la question des droits culturels touche de très près en plaçant au cœur de son système de valeurs, le principe de dignité de toutes les cultures.

Une conception bien comprise des droits culturels n’équivaudrait pas à concéder une accessibilité d’apparat de tous à la culture, elle postule en effet deux principes rappelés par Cécile Offroy dans un entretien avec Profession Spectacle : « Tout un chacun est porteur de culture, de sorte qu’il n’existe pas de gens éloignés de la culture, et toutes les cultures se valent en droit et en dignité. »

Dans cette perspective, une politique culturelle participative peut être déployée, en ouvrant par exemple la programmation artistique des lieux aux citoyens. « Ce sont des choses qui existent depuis un moment, poursuit Claire Chaduc. Je me souviens de Xavier Croci, ex-directeur du Forum au Blanc-Mesnil dans les années 2000-2010, qui avait proposé aux habitants de choisir deux ou trois spectacles de la saison. »

De tels choix conduisent à reconsidérer le métier de programmateur artistique. « C’est un pré carré qu’ils ont beaucoup de mal à partager, juge-t-elle. À travers leur programmation, c’est leur égo qu’ils expriment, ils ont beaucoup de mal à partager ces prérogatives-là. » Les modes de gouvernance hiérarchiques sont aussi remis en question, par une tendance presque holacratique, c’est-à-dire marquée par une gouvernance collective – l’instance décisionnaire n’est plus individuelle et les pouvoirs décisionnels sont plus horizontaux et partagés –, que met en lumière le rapport LUCAS.

La culture comme 4e pilier du développement durable

Sortir d’une conception opportuniste de la culture tout en veillant à garantir la soutenabilité de son modèle de financement, telles sont les ambitions de cette démarche de RSO qui souscrit à un cercle vertueux au sein des organisations culturelles. La culture intervient comme quatrième pilier du développement durable, après les volets sociaux, économiques et environnementaux. Qu’est-ce qui le justifie ?

Claire Chaduc revient sur les fondements des droits culturels tels qu’ils sont théorisés, notamment par Jean-Michel Lucas, et qui se trouvent en sous-bassement conceptuel de cette éthique pragmatique, nourrie de la responsabilité personnelle de tous et de pratiques collectives bienveillantes. « C’est une conception du développement durable qui inclut la dimension culturelle chez l’humain au sens large du terme et qui présuppose que, pour évoluer de façon positive, un humain a aussi besoin de culture. »

RSE ou RSO : au fond, quelle importance ?

Dans ce contexte, la distinction entre RSE et RSO entre en ligne de compte. Si Claire Chaduc défend l’interchangeabilité terminologique, d’après la conception de Jean-Michel Lucas explicitée dans ce guide, la raison d’être de la culture ne saurait être reléguée au rang d’un domaine de production. « Il critique la façon dont on avance la culture comme un progrès pour l’humanité, quand, bien souvent, elle est mise comme à contribution à la manière d’un secteur économique classique », rappelle-t-elle.

La démarche d’amélioration continue des organisations peut-elle être pensée, de fait, sur le même modèle que celui de l’entrepreneuriat ? À plus forte raison dans la mesure où la RSO trouve en partie son origine dans le refus du capitalisme sauvage… Le terme de RSE peut en ce sens disconvenir, mais ce n’est pas le parti pris de Claire Chaduc, qui tempère le débat.

« Le directeur de La Vapeur, par exemple, assume ce terme d’entreprise, modère-t-elle. Mais dans des associations où il y a cinq ou six salariés, il n’est pas forcément adapté. Le terme d’organisation est simplement plus englobant, concernant toute activité humaine. Certains acteurs ont du mal avec la connotation “libéraliste” de ce mot, mais cela revient simplement à remplacer le “E” par le “O”. »

Claire Chaduc dit entrevoir une autre raison dans le rejet catégorique de ce terme : une possible mauvaise foi. « Ça a pu être aussi un prétexte pour ne pas y aller, pense-t-elle. Mais si on leur dit : ‘‘D’accord, vous ne voulez pas de la RSE, mais on peut faire de la RSO et la RSO vous concerne, car c’est justement une critique d’un modèle capitaliste’’, alors qu’est-ce qui vous empêche d’y aller ? »

Ressources humaines : le « parent pauvre » de la culture

Claire Chaduc déplore, et c’est peut-être une résurgence de cette opposition de fond, que le domaine des ressources humaines puisse avoir été négligé dans le monde culturel.

C’est, dixit son guide, « le parent pauvre » de la culture : « Il y a des entreprises du secteur privé qui sont beaucoup plus avancées sur les questions de ressources humaines. On peut en profiter dans le domaine de la culture. On a considéré qu’on pouvait manager des équipes simplement sur le principe du métier-passion et que le militantisme suffisait, sauf que des équipes ça s’anime et ça n’a jamais été posé sur la table. Les acteurs culturels pensaient que le plus important c’était l’engagement, le risque étant de penser ainsi : “les gens qui sont là ont choisi d’être là, ils ont de la chance d’être là”, tout en négligeant leurs intérêts. » Un écueil qu’il serait bon d’éviter d’après elle.

Ainsi, pour une amélioration continue des organisations et favoriser le développement durable dans le monde de la culture, Claire Chaduc encourage les acteurs culturels à s’engager personnellement dans le respect des rythmes de chacun. Si elle préconise également la frugalité culturelle, qui consiste à faire moins de projets pour mieux les porter, des moyens financiers supplémentaires et une politique de subvention accélèreraient selon elle plus efficacement cette démarche de responsabilisation.

Morgane MACÉ

Correspondante Bourgogne-Franche-Comté

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Photographie à la Une : Claire Chaduc (© DR)



 

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