Instant classique – 3 mars 1875… 145 ans jour pour jour. Inutile de présenter Carmen, l’un des opéras les plus fameux de toute l’histoire de la musique, dont tout le monde, même le plus réfractaire à la musique dite classique, connaît l’ouverture et certains airs comme « sous les remparts de Séville » ou « l’amour est enfant de Bohème ».

Appelé dès 1872 à concevoir un nouvel opéra pour la scène de l’Opéra-Comique, Georges Bizet a un peu hésité avant d’arrêter son choix sur une nouvelle de Prosper Mérimée. Le directeur de la salle, Adolphe de Leuven, informé de ce choix, s’est vite souvenu qu’il était question de bohémiens, de cigarières, de contrebande, d’amours multiples et de meurtre, et en a aussitôt tremblé d’effroi. Il aurait dit entre autres : « À l’Opéra-Comique ! Le théâtre des familles ?? Le théâtre des entrevues et des mariages ?? Tâchez au moins de ne pas la faire mourir… La mort à l’Opéra-Comique, cela ne s’est jamais vu ! » Il n’allait pas être déçu…

Bizet se mit au travail au milieu de mille difficultés : l’orchestre trouvait la musique injouable, le chœur inchantable et j’en passe. Néanmoins, le compositeur poursuivit son travail, soutenu par ses librettistes Meilhac et Halévy mais aussi par ses chanteurs solistes Célestine Galli-Marié, la première Carmen, et Paul Lhérie, le premier Don José. Bizet s’est inspiré ici ou là de chansons espagnoles bien qu’il n’ait jamais mis les pieds sur la péninsule.

La création est un événement mondain de premier ordre. Se trouve là le tout-Paris. À la fin du premier acte, Bizet est quasiment porté en triomphe, mais plus on avance dans l’œuvre, plus la nudité tragique du drame apparaît dans sa vérité crue, plus le scandale grandit. À la fin de la représentation, c’est un désastre. La presse dénonce le « dévergondage castillan » et appelle à l’interdiction de l’œuvre, à l’exception de très rares journalistes.

Profondément affecté par la déroute alors qu’il avait mis tout son génie dans ce qui sera sa dernière œuvre, Bizet fait deux crises cardiaques coup sur coup puis est terrassé par une fièvre rhumatismale qui l’emporte juste trois mois plus tard. L’œuvre disparaît de l’affiche pendant de longues années à Paris. Mais elle est jouée partout ailleurs en Europe et triomphe. Elle ne revient à Paris qu’en 1883 et n’a plus jamais quitté l’affiche, cette fois.

C’est qu’on trouve tout dans Carmen, tout dans sa musique : l’amour, la haine, la jalousie, l’audace, la liberté, la tendresse et la mort. C’est en quelque sorte un opéra parfait. La partition fut encensée par Tchaïkovsky – qui en sortit bouleversé – Brahms, Wagner ou Strauss.

Plusieurs versions sont venues plus ou moins l’édulcorer ou la modifier. On respecte mieux depuis quelques années la version originale. En voici le finale dans la production récemment donnée à Orange, avec l’un des grands Don José d’aujourd’hui, Jonas Kaufmann.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »