Instant classique – 3 octobre 1883… 135 années jour pour jour. Il est un peu au fond du trou, le pauvre Strauss fils lorsqu’il reçoit enfin une commande du théâtre Frédéric-Guillaume de Berlin en 1882. Une série de désastres en tous genres avaient en effet déstabilisé le roi de la valse viennoise.

La lumière vient donc de l’austère Prusse. Heureux hasard, au même moment, Richard Genée, librettiste du dernier grand triomphe de Strauss II, la fameuse Chauve-Souris (1874), vient d’achever deux livrets. L’un considéré comme assez mauvais (Une nuit à Venise) et l’autre presque parfait en tous points (Bettelstudent, l’étudiant-mendiant).

Johann Strauss, qui a du métier, réclame donc naturellement le second. Mais le librettiste et son impresario préfèrent le confier à Carl Millöcker, un autre compositeur, jeune et médiocre, au motif qu’il ne pourrait pas se planter avec un aussi beau livret alors que seul Strauss pourrait faire quelque chose de l’autre… Pour convaincre le pauvre Johann, ils lui font croire que le jeune prétentieux est raide dingue du livret d’une Nuit à Venise, mais qu’il n’est pas question de lui confier : priorité au grand Johann Strauss ! Et Strauss, naïf par vanité, se fait enfumer comme jamais.

Carl Millöcker réussit en effet son opéra et, quelques mois plus tard, Johann Strauss s’écrase comme une crêpe lors de la création de cet improbable Nuit à Venise, à l’argument totalement loufoque. Désastre total, donc, heureusement effacé à Vienne quelques jours plus tard, lorsque l’œuvre est acclamée (mais le livret copieusement hué).

Quarante ans plus tard, le compositeur Erich Korngold essaiera de gommer les lourdes imperfections de l’œuvre et c’est sa reprise qui, lorsque cette opérette est donnée (ce qui est rarissime), est choisie. Voici l’ouverture d’Une nuit à Venise, qui mérite, comme quelques airs charmants, le coup d’oreille et qui égaiera votre mercredi matin (parfois, il faut ça).

Cédric MANUEL



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