Instant classique – 30 décembre 1961… 59 ans jour pour jour. Chostakovitch compose l’un de ses grands chefs-d’œuvre, totalement méconnu par le grand public : sa quatrième symphonie, qui doit attendre la mort de Staline pour être enfin créée, se présente comme une longue marche vers la désolation, le néant.

Lorsqu’il commence la composition de sa quatrième symphonie, à l’automne 1934, Dimitri Chostakovitch a envie d’autre chose. Il a son compte des grandes fresques patriotiques, sésame du régime stalinien. La guerre n’est pas encore là et il y aura bien d’autres grandes fresques de cette nature, mais le monstre intérieur, lui, dévore ses propres enfants. Le compositeur veut essayer de faire ce qui lui parle davantage, ce qui remue son moi profond. Il détruit un premier essai et le reprend en septembre 1935.

Mais alors qu’il est déjà bien avancé, au début de l’année suivante, la Pravda publie un article assassin (et anonyme) sur son opéra Lady Macbeth de Mtzensk, intitulé « Le chaos à la place de la musique ». Pêle-mêle, l’article dénonce un « flot de sons intentionnellement discordants et confus », un « chaos gauchiste (sic !) remplaçant une musique naturelle, humaine », et « montrant sur scène le naturalisme le plus grossier ». Staline – que d’aucuns soupçonnent d’être l’auteur de l’article – n’avait pas apprécié les scènes de sexe, rendues quasiment explicites par la musique (je vous recommande la chute des trombones pour illustrer l’après-orgasme masculin !), qu’il avait qualifié lorsqu’il avait assisté à l’opéra – qu’il avait quitté précipitamment – de pornographique.

Dès lors, pour Chostakovitch, plus de paix. On se demande encore comment il n’a pas fini au goulag, ou assassiné comme tant d’autres. D’autres articles attaquent ensuite d’autres œuvres du jeune compositeur (il a alors trente ans), déjà terriblement anxieux et qui vivra dans l’angoisse permanente le reste de sa vie, jusqu’à faire plusieurs crises cardiaques. Il subit l’accusation de « formalisme », insulte suprême dont personne ne comprend bien le sens, mais qui aurait pu lui valoir une exécution séance tenante.

Malgré ces pressions croissantes, véritable guerre psychologique dont le régime était coutumier, il poursuit cependant son travail et la première de sa quatrième symphonie est même programmée pour décembre 1936. Mais elle est retirée au dernier moment par le compositeur, sommé par le régime d’y renoncer et de s’excuser en s’accusant lui-même de « grandiloquence ». Chostakovitch attendra que Staline soit totalement mort et tout à fait embaumé puis enterré pour ressortir enfin sa symphonie des cartons. Ce qui explique que la première a lieu à Moscou le 30 décembre 1961, vingt-cinq ans après qu’elle a été écrite, plus de huit ans après la mort du dingue.

C’est l’un des grands chefs-d’œuvre totalement méconnus de son auteur, car on préfère généralement sa cinquième, moins audacieuse, moins personnelle. La quatrième a quelque chose de mahlérien, de désolé, désabusé. C’est une longue marche vers la désolation, le néant.

J’aurais pu choisir de vous en faire écouter le finale dans l’interprétation très récente qu’en a donnée le symphonique de Boston sous la baguette d’Andris Nelsons, dans un disque très salué par la critique et qui bénéficie d’une prise de son extraordinaire, qu’on trouve déjà sur YouTube. Mais elle est trop léchée, presque esthétisante. L’esprit de l’œuvre se trouve bien davantage dans la version plastiquement laide, criarde et saturée de l’orchestre symphonique de Moscou, enregistrée quelques semaines après la première en 1962, avec le génial Kirill Kondrachine à sa tête. Vous entendrez notamment comment finit l’œuvre dans les dernières mesures, avec cet ostinato de violoncelles et de contrebasses et, comme si nous étions assis au milieu de cendres en contemplant la lune, quelques notes de célesta qui viennent comme un ultime point d’interrogation.

Cédric MANUEL



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