Instant classique – 4 décembre 1843… 177 ans jour pour jour. Robert Schumann, en voulant atteindre l’idéal de l’opéra, écrit l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre, peut-être le plus grand : Le Paradis et la Péri.

Le Paradis et la Péri aurait pu être un opéra. Robert Schumann rêvait d’en écrire un, à une époque où ce genre était à la mode. Mais l’opéra s’est dérobé. En voulant atteindre cet idéal, il a pourtant produit l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre, peut-être le plus grand. Ce n’est qu’on « oratorio profane », mais il a été composé par un Schumann persuadé de sa réussite, sûr de lui, couronnant par un triomphe l’année 1843, qui sera sa dernière totalement sereine. Quelques semaines plus tard, les premiers signes de sa maladie mentale apparaîtront et lui laisseront de moins en moins de répit pendant plus de dix ans.

C’est le livret qui lui a pris le plus de temps. La lecture de l’ouvrage de Thomas Moore, Lalla Rookh, paru en 1817, l’avait enthousiasmé au début des années 1840. Il ambitionnait donc d’en faire l’adaptation musicale. Il achève une première version du livret en août, puis la corrige jusqu’en décembre, à partir de la traduction en allemand de l’œuvre de Moore par Theodor Oelckers, mais aussi de celle de son ami Flechsig.

Alors qu’il réfléchit à la musique, il assiste à la création de la Nuit de Walpurgis de Mendelssohn, puis au Requiem de Berlioz. Les deux œuvres le sidèrent et le transportent, en particulier l’utilisation des masses chorales (Mendelssohn est par ailleurs un très grand compositeur d’oratorios). Sa femme Clara écrit alors : « Robert a maintenant commencé son oratorio « Le Paradis et la Péri » et avance à grands pas. Il m’a déjà joué la première partie d’après les esquisses, et il me semble que c’est ce qu’il a écrit de plus magnifique. Mais il y travaille corps et âme, avec une ardeur qui, je le crains, pourrait lui nuire. »

Schumann exulte. Il écrit à ses amis qu’il a composé l’œuvre la plus ambitieuse de sa vie. C’est un oratorio, mais « pas pour l’église ». Il veut que ce soit pour des « gens joyeux ». À l’été 1843, tout est terminé. Les répétitions commencent à Leipzig, où il réside à l’appel de Felix Mendelssohn qui le voulait auprès de lui lors de la création du Conservatoire de la ville. Tout semble lui sourire. C’est Schumann qui dirige (très mal) la création. Mais l’enthousiasme de ses interprètes permettent de conduire l’œuvre au triomphe absolu. Mendelssohn félicite très chaleureusement son ami et fera beaucoup pour la publication de la partition, moins de deux ans plus tard.

Mais de quoi cela cause-t-il me direz vous ? Il était une fois un conteur, Feramorz, qui raconte des poèmes à la fille de l’empereur. Il en récite quatre : le Prophète voilé du Khorassan, le Paradis et la Péri, les Adorateurs du feu et la Lumière du harem. Sujet très orientalisant, donc. Le second poème, sur lequel on se concentre, raconte l’histoire de la Péri, chassée du paradis car elle a des origines « impures ». Pour obtenir son pardon, elle doit donner au paradis ce qu’elle a de plus précieux. Elle offrira donc le sang d’un guerrier tombé pour son pays, le dernier soupir d’une vierge morte de la peste, ce que l’ange qui garde les portes du paradis rejette. Ce sont les larmes d’un criminel repenti qui lui ouvriront à nouveau les portes du paradis. Le principal thème est donc la rédemption, très important chez Schumann qui, en bon romantique, idéalise la beauté, la pureté, l’innocence. Évidemment, sa muse, c’est encore et toujours Clara. Sans doute est-ce pour cela que parmi les sept solistes qu’il faut pour l’œuvre, les airs les plus réussis sont ceux pour les voix féminines. Schumann divise sa partition en trois parties, mais adopte un discours musical continu…. anticipant ce que commence à faire, au même moment, un certain Richard Wagner…

Le résultat est brillant, d’une séduction immédiate grâce à un solide sens mélodique, une utilisation très fine des voix et des chœurs et une orchestration parfaite. Malheureusement, je ne peux pas vous proposer l’œuvre dans son intégralité, puisqu’elle dure 1h30, mais en voici la première partie, avec sa sublime introduction, idéalement enregistrée dans la version magistrale de John Eliot Gardiner.

Cédric MANUEL



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