Instant classique – 4 mars 1870… 150 ans jour pour jour. C’est Mily Balakirev qui suggère à Tchaikovsky d’écrire un poème symphonique d’après le Roméo et Juliette de Shakespeare. Il lui donne force indications sur la marche à suivre, Balakirev ne pouvant réfréner une nature autoritaire et un rien prétentieuse qui lui fera « animer » ainsi le fameux groupe des cinq, dont Tchaikovsky ne fit jamais partie, considéré plus ou moins comme un musicien trop « occidental ».

Mais Tchaikovsky suit en partie ces indications et soumet son travail à la critique impitoyable de Balakirev, qui ne se prive pas, avec des remarques de ce genre : « Lorsque je le joue (le premier thème d’amour), je vous imagine tout nu dans une baignoire, avec Artot de Padilla [Désirée Artot était une mezzo-soprano qui a vécu une histoire d’amour platonique avec Tchaïkovsky qui s’est assez mal terminée, NLA] vous frottant le ventre avec de la mousse de savon parfumée [sic]. Je ne dirai qu’un chose contre ce thème : on y sent peu d’amour intérieur, spirituel, mais surtout une langueur physique, un peu italianisante [re-sic]. Or, Roméo et Juliette ne sont pas des amants persans, mais des Européens » [re-re-sic].

Cette première version est créée le 4 mars 1870 et fait un flop complet. Tchaïkovsky la reprend donc à « l’aide » des « indications » de Balakirev. C’est cette version (très légèrement remaniée en 1880), créée en 1872, qu’on connaît aujourd’hui. Tchaïkovsky y modifie fortement l’introduction, mais sans céder totalement aux caprices de son interlocuteur.

Grand bien lui fera : en 1892, Rimsky-Korsakov, certes membres du groupe des cinq et « soumis » à Balakirev, mais qui est l’immense orchestrateur qu’on connaît, écrira sur le fameux thème de l’amour : « […] quelle inspiration, quelle inexprimable beauté, quelle passion ardente ! C’est l’un des plus beaux thèmes de toute la musique russe. » Cette œuvre est aussi la toute première de son auteur à avoir été jouée à Paris, en 1876.

Voici une interprétation de Roméo et Juliette (qui en compte des dizaines) par Leonard Bernstein, qui est excellente sans être la meilleure (il a lui-même fait encore mieux plus tard, mais je ne l’ai pas retrouvée).

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »