5 septembre 1913… 108 ans jour pour jour. À seulement 21 ans, Prokofiev écrit son deuxième concerto pour piano et orchestre, adoptant un style nouveau et moderne qui a de quoi faire exploser les interprètes tant il est difficile. Une partition en forme de combat, de lutte à mort contre les démons, au lendemain du suicide d’un ami.

Ce 5 septembre 1913 (j’avoue que je ne sais pas si c’est le calendrier julien ou grégorien !), à Pavlosk, près de Saint-Pétersbourg, le jeune Sergueï Prokofiev (vingt-et-un ans) crée lui-même son deuxième concerto pour piano et orchestre. À peine un an après le précédent, auquel il ne ressemble en rien. Prokofiev a déjà fait sa mue, adopté un style nouveau et moderniste et, pour commencer, il ne respecte pas la forme classique : quatre mouvements et non trois, avec un début andantino et non allegro. Le premier mouvement, justement, est abyssal, tellement difficile qu’il met les interprètes au supplice d’entrée. Et ça ne va pas en s’arrangeant : le scherzo nécessite presque de jouer avec les vingt doigts, y compris ceux des pieds ; l’intermezzo, à peine plus sage, laisse un court répit au soliste avant un finale marqué… « Allegro tempestoso« … Bref, il y a de quoi en faire exploser plus d’un ! Un peu sadique, ce Prokofiev !

Ce jour-là, le public est médusé et, disons-le, scandalisé, ce qui n’est pas pour déplaire à l’auteur, bien au contraire !

Pourtant, lorsqu’il écrit ce concerto, le compositeur rentre-dedans est bouleversé. Cette partition est un combat, une lutte à mort, contre les démons de la mort justement. Car il dédie l’œuvre à Maximilian Schmidthof, étudiant au Conservatoire avec lui, et qui s’est suicidé, après avoir écrit à Prokofiev pour lui annoncer son geste irrémédiable… Toute l’œuvre est parcourue de noires pensées que viennent bousculer des bouffées de résistance, jusqu’à l’ultime élan vital.

Malheureusement, Prokofiev va perdre la partition de 1913 durant la guerre et récrira son concerto à partir d’une réduction pour piano seul, dix ans plus tard. On ne connaît aujourd’hui que cette version, qui n’est peut-être pas éloignée de l’originale, même si, bien sûr, dix ans, c’est énorme.

J’ai choisi une version tout à fait extraordinaire, avec l’un des jeunes prodiges français, Lucas Debargue (qui va avoir 31 ans en octobre), qui est ici totalement habité par la partition. Il semble même souffrir mille morts et pourtant, quelle énergie dans ce tourbillon qui semble ne jamais devoir finir. Il finit essoré dans tous les sens du terme ! Le tout sous la direction de Valery Gergiev, armé de son cure-dent et toujours aussi elliptique dans sa gestique…

Cédric MANUEL



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