Agatha Christie a écrit près d’une vingtaine de pièces de théâtre, souvent inédites en français. Deux viennent de paraître aux éditions L’Œil du Prince / La Librairie théâtrale : nous retrouvons le charme policier de la romancière, avec ses personnages à la fois ébauchés et dotés d’une personnalité, mais découvrons également un sens du dialogue d’une véritable efficacité. Savoureux.

Mondialement connue pour ses quelque deux cents romans et nouvelles, Agatha Christie (1890-1976) l’est de toute évidence moins pour son œuvre théâtrale : un peu moins d’une vingtaine de pièces, originales ou adaptées de romans, voire de fictions radiophoniques. Nous pensons à sa célèbre Souricière, qui non seulement est jouée continuellement à Londres depuis sa création en 1952, s’approchant peu à peu des trente mille représentations consécutives (record absolu), mais qui a également fait les honneurs de la scène française, encore récemment dans une mise en scène de Ladislas Chollat, sur une adaptation de Pierre-Alain Leleu.

Reconstitution et Le Point de rupture

Selon sa biographe Janet Morgan, Agatha Christie a toujours entretenu une étroite relation avec le théâtre, de son enfance solitaire durant laquelle elle joua comme figurante dans une production locale jusqu’à ses succès dans d’innombrables salles londoniennes, parisiennes ou encore new-yorkaises dans les années 1950.

Mais la majeure partie de son œuvre théâtrale reste encore inédite en français, si bien que les éditions L’Œil du Prince (La Librairie théâtrale) ont eu la bonne idée d’entreprendre la publication de huit pièces, dans une traduction signée conjointement par Gérald Sibleyras et Sylvie Perez. Six ont déjà paru, trois en novembre 2018 – Le Vallon, La Toile d’araignée et Le Prix du sacrifice –, trois autres en janvier 2020 : Meurtre sur le Nil, Un visiteur inattendu et Verdict.

Viennent de paraître les deux derniers volumes de cette série : Reconstitution (Go Back for Murder) et Le Point de rupture (Towards Zero), adaptations de romans mettant respectivement en scène les fameux Hercule Poirot et surintendant Battle – qu’Agatha Christie décide de supprimer dans les pièces, afin que leur personnalité n’écrase pas l’intrigue policière.

Une écriture vive et efficace

Si nous y retrouvons évidemment le sens du crime propre à la duchesse de la mort, ainsi que ces personnages tout à la fois schématiquement croqués et dotés d’une véritable personnalité (avec cette attention toute particulière à l’écriture des personnages féminins, souvent plus riches), nous découvrons par ailleurs une écriture qui n’est pas sans rappeler l’efficacité et la rapidité du vaudeville.

Les portes ne claquent certes pas, mais la violence relationnelle, systémique, est bien palpable ; les quiproquos laissent la place aux non-dits, à tout ce qui, en amont, de manière invisible, cachée, conduit inexorablement au crime, qu’il ait lieu en début ou en fin de pièce – cet instant du crime, ce « point de rupture » est l’un des enjeux de Towards Zero, comme l’indique le choix du titre français de la présente édition, préféré à L’Heure zéro, qui était le titre du film de Pascal Thomas, avec François Morel, Danielle Darrieux, Melvil Poupaud, Laura Smet et Chiara Mastroianni (et qui sera également celui du 25e épisode de la saison 2 de Les Petits Meurtres d’Agatha Christie, réalisé par Nicolas Picard-Dreyfuss, avec Samuel Labarthe, Blandine Bellavoir, Élodie Frenck, Nuno Lopes et Barbara Schulz).

Les pièces de théâtre d’Agatha Christie sont de savoureuses petites gâteries. Elles sont autant de sympathiques portes d’entrée à la lecture de textes destinés à la scène. Car l’imagination, à travers chaque dialogue, peut se déployer librement. Si la reine du crime ne lésine pas sur les didascalies, elle n’en dit ni trop ni trop peu sur les protagonistes, permettant à chacun de se les approprier avec les nuances qu’il souhaite. Il est d’ailleurs amusant de noter qu’à côté de ses personnages, indiqués comme dans toute pièce classique au début, elle ajoute un simple adjectif, comme une vive précision subjective, et non une donnée brute (« fils de… », « amante de… », etc.). L’un est réservé, l’autre irrésolu, celle-ci aguicheuse, celle-là manipulatrice, lui se montre athlétique tandis qu’elle est évanescente…

Un simple trait suffit à aiguiller. Nous retrouvons ainsi le charme des romans policiers d’Agatha Christie, dont les personnages sont heureusement préservés du raz-de-marée psychologique qui ne manque pas d’envahir le genre quelques années plus tard au point de tout circonscrire dans des compréhensions souvent étriquées. Faut-il que l’homme soit nécessairement dissécable, lui retirer tout mystère et toute profondeur inconnue, y compris de lui-même ? Avec Agatha Christie, seul le mobile importe ; le reste est laissé à la fantaisie du lecteur et/ou du metteur en scène.

Pierre MONASTIER

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Agatha Christie, Le Point de rupture, trad. Gérald Sibleyras et Sylvie Perez, L’Œil du Prince / Librairie théâtrale, novembre 2020, 224 p., 14 €

Agatha Christie, Reconstitution, trad. Gérald Sibleyras et Sylvie Perez, L’Œil du Prince / Librairie théâtrale, novembre 2020, 208 p., 14 €

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