Parmi les nombreuses manies des compagnies de théâtre aujourd’hui : la table. Pour lire un texte, danser ou encore faire l’amour… Pas d’espace nu, trop terrifiant, alors vive la table ! Un petit travers capté au gré des vagabondages de notre chroniqueur Jean-Pierre Han.

Vagabondage théâtral

Ça n’a l’air de rien, mais enfin le fameux espace vide si cher à Peter Brook commence à dater, et finalement il faut bien l’occuper et le meubler, cet espace…

Comme des jeunes couples investissant avec émerveillement et délectation leur nouvelle habitation commune, les jeunes équipes théâtrales, plus connues sous le nom de collectifs (une appellation et une pratique pourtant vieilles de quelques décennies, pour rester dans nos siècles récents), se sont mis en tâche de meubler l’ensemble. De manière très basique, ils ont donc été à l’essentiel et ont commencé par apporter tables et chaises. Pour le lit ce sera pour plus tard, et puis au théâtre, ça a quand même un relent de boulevard et c’est  de mauvais aloi… un canapé à la rigueur, et puis un petit coin cuisine ne font pas de mal non plus.

Sagement alignés, elles ont donc mis les chaises de part et d’autre de l’aire de jeu. Les acteurs s’y assoient et attendent sagement leur tour de jouer. Mais trônant souvent au centre de la scène, laquelle n’est pas toujours aussi vaste que l’on voudrait (on débute, il faut être modeste), une table, petite, grande, mangeant pour le coup quasiment tout l’espace. La table, ah, la table ! J’ai jadis, ailleurs, parlé du syndrome de la table. On y est en plein, et on y fait tout sur cette table. On s’y attable comme on dit. Pour manger, certes, le repas viendra à un moment donné ou l’autre, mais d’abord on y a posé des textes, parfois même le texte du spectacle qui doit être donné.

Les acteurs arrivent, pas encore en jeu, nous signifie-t-on, et s’interpellent par leurs vrais prénoms. « Ah, Paul, qu’est-ce qu’on fait ? », « Tiens, Brigitte, il y a un livre !… ». On feuillette et on commence à lire puis – ô subtilité – à glisser vers le jeu, mine de rien. On est dans la vie, la vraie. Pas au théâtre, cette horreur avec ses attendus et ses rites, son brigadier pour frapper les trois coups et son lourd rideau rouge (oh, pas le petit rideau brechtien !). Non ! Ici, je le répète, et eux-mêmes ne se lassent pas de nous le répéter, nous sommes dans la vraie vie, là où on discute autour de la table, livre en main, là où on va bientôt manger ou même festoyer si on en a les moyens, ou même – ça peut arriver – s’y coucher et y faire l’amour, pourquoi pas.

La table, c’est un condensé de la vie. On peut aussi monter dessus et s’en servir comme d’un plateau de théâtre ! Ah la drôle de mise en abyme ! Le théâtre dans le théâtre ou plutôt la table dans et sur le théâtre, quel condensé !

On a vu ça, on l’a revu chez toutes les équipes « émergentes », lesquelles, à force, ont fini par se fondre dans le paysage institutionnel traditionnel, mais souvent en emportant quelques meubles avec elles, histoire de se rassurer. Julie Deliquet a même trimbalé la sienne (de table) sur la scène du Vieux-Colombier que dirige la Comédie-Française, c’est dire ! Sylvain Creuzevault nous la ressort de temps à autre, mais l’a laissée de côté dans sa dernière création : on frémit, que lui arrive-t-il, à se lancer ainsi dans le vide sans cette sorte de garde-fou si rassurant ?

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.

Jean-Pierre Han - Vagabondage théâtral