Aimer pour ne pas massacrer, ni laisser massacrer

Aimer pour ne pas massacrer, ni laisser massacrer
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Le combat pour la langue française, que la loi ne défend même plus en dépit de ses textes, passe par la conquête des cœurs. Question de pollution !

Actualité de l’économie sociale

Le combat pour l’intégrité et pour le rayonnement de la langue française ne passe pas par un renforcement de la loi Toubon, ni par des sanctions effectives à l’encontre des contrevenants, ni par une meilleure efficacité des commissions de terminologie, ni par l’évocation émue d’une grandeur nationale révolue et largement fantasmée ; il passe, beaucoup plus simplement, par la conquête des cœurs.

Certes, il nous eût été plus agréable que la magistrature et les élites qui nous gouvernent ne fussent point passées, avec armes et bagages, dans les rangs ennemis. Certes, chaque procès perdu nous fait mal, en ce sens qu’il marque un nouveau progrès de la bêtise et de l’inculture. Certes, on peut ressentir de doux frissons de béatitude en se laissant bercer par l’adoration d’images pieuses plus ou moins enjolivées. Mais foin de nos états d’âme ! Nous devons prendre acte des rapports de force.

Si l’ennemi peut se permettre de rire de la loi Toubon, c’est qu’il sait s’appuyer sur un double consensus que la modernité mondialo-marchande lui sert sur un plateau d’argent. Il y a, d’abord, l’intouchable Liberté, celle qui en principe ne s’arrête que là où elle commence d’empiéter sur celle d’autrui. Or il n’est rien de plus faux, car entre la liberté-caprice d’individus aisés, sans scrupules et sans attaches, et la liberté-refuge du bon peuple qui n’a que sa langue et sa patrie pour tout héritage, il y a une différence flagrante de temporalité. La première aura eu largement le temps de tout saccager avant que la seconde n’ait commencé à réagir. C’est donc au nom d’une Liberté sans aucune entrave que les publicitaires se sont arrogé le droit moral de massacrer la langue, droit que le législateur a refusé de leur contester, limitant ses recommandations aux administrations et autres services publics.

Et il y a, ensuite, cette théorie relativiste et perverse qui prétend que les langues ne cessent d’évoluer et de s’enrichir d’apports étrangers. Et qu’il ne faut donc pas s’offusquer de l’invasion des anglicismes, car après tout il y a beaucoup de mots français qui sont passés dans la langue anglaise. Je suis certain que les cuistres qui professent ce genre d’énormités le font de bonne foi. Si les armes de la couronne britannique portent les mots « Dieu et mon Droit » et « Honni soit qui mal y pense », c’est sans doute qu’un prince de Galles en culottes courtes a lu ça sur l’emballage de ses biscuits du matin et qu’il a trouvé que c’était joli, alors pour lui faire plaisir sa maman la Queen les a fait graver entre le lion et la licorne. Et quand on lui a expliqué que c’était du français, il s’est écrié : Alors ça c’est cool !

Bien sûr que, sur le temps long, les langues évoluent, et qu’elles se métissent lorsque des populations se rencontrent, ce qu’elles ne font pas toujours pacifiquement, d’ailleurs. De même qu’un paysage qu’on aime et qu’on veut protéger n’a pas toujours été identique à ce qu’il est aujourd’hui, et qu’il continuera de se modifier, ne serait-ce que par la croissance des arbres. Si ces changements se font lentement, en préservant l’harmonie d’ensemble, on les acceptera avec bonheur. Mais voici qu’arrive un car de touristes qui débarque sa cargaison de vandales pour un pique-nique champêtre. Ils vont piétiner les massifs de fleurs et ensemencer le terrain de leurs canettes vides et autres papiers gras ; faudra-t-il s’en féliciter ? N’y voir qu’une « évolution » aussi naturelle qu’inoffensive ? Un apport étranger bénéfique ? Le bon sens répond qu’il ne s’agit que de pollution, volontaire qui plus est, et qu’après un bon nettoyage l’endroit devra être fermé aux touristes mal élevés. Eh bien ! En ce qui concerne la langue, nous sommes exactement dans cette situation.

Si les habitants sont réellement attachés à la conservation de leurs paysages, ils sauront l’imposer. Et la loi, Toubon ou autre, ne sera pour eux qu’un accessoire ; quand le cœur commande, la tête suit. Dans le cas inverse, si le cœur n’y est pas, toutes les lois du monde n’empêcheront pas le saccage. Un bon exemple pourrait nous être donné par la Corse, où la langue joue pour les patriotes un rôle central, indiscuté parce que charnel, et non intellectuel ou purement procédural.

Or ce qui est le plus symbolique dans le dispositif institutionnel français est aussi ce qui en ressort comme le plus ambigu, le moins convaincant, le moins engageant : l’article 2 de la Constitution, qui commence par la phrase : « La langue de la République est le français ». Les rédacteurs du texte avaient en tête l’État, l’administration, les services officiels. Ils ont préféré un terme plus nébuleux et plus indéterminé, mais à coup sûr plus lyrique. On croit voir, on croit entendre une Marianne échevelée grimpant sur les barricades, exhortant les sans-culottes à jeter à bas la tyrannie, mais, en pur langage françois, s’il vous plaît. L’image est grandiose, mais elle ne sert à rien ni à personne.

Depuis une bonne vingtaine d’années, c’est-à-dire bien après la rédaction de notre article 2, on utilise beaucoup plus qu’avant le terme République, mais dans un sens qui nous éloigne de l’opposition entre chose publique et chose privée ; les valeurs républicaines sont constamment évoquées, mais plus en rapport avec la laïcité et la cohésion sociale qu’avec la désignation des autorités officielles.

Moyennant quoi, il est devenu impossible de parler clair et de donner un sens aux mots, et à trop se référer à la « langue de la République », on en vient à sacraliser toutes les ambiguïtés que cette phrase charrie. C’est comme si l’on devait prendre au pied de la lettre chacune des paroles de la Marseillaise. C’est absurde, et aucun adepte du franglais ou de l’écriture inclusive ne sera intimidé si d’aventure on lui fait grief de n’être pas un bon républicain.

Philippe KAMINSKI

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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.



 

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