Du calibrage des légumes

Du calibrage des légumes
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Où notre chroniqueur se prend à espérer une comédie violente, tout en pensant que les conditions de sa possibilité ne sont pas réunies, ce qui ne l’empêche pas de l’espérer, puisque sinon il n’aurait qu’à la faire soi-même…

RESTEZ CHEZ VOUS

Il me semble souvent que notre époque, avec ses airs de niaiseuse gravité empruntés aux plus éculés clichés, appelle tellement la farce, la comédie violente, la démystification la plus crue, qu’elle est simultanément occupée à en empêcher toute manifestation concrète, ne serait-ce d’ailleurs qu’en saturant la production culturelle de faux sérieux idéologique non moins que de faux comique inoffensif archi-rabâché.

D’un côté, donc, le sujet de société frôlant le ridicule mais abordé gravement, pire même : moralement, et qui se rêverait tragique ; de l’autre, la comédie bourgeoise idiote, privée toutefois de sa misogynie dépassée, et dont les portes claquent dans le néant. Pour proposer d’autres teintes d’ennui entre ses bornes-là, quelques classiques prétendument dépoussiérés d’un côté pour donner à croire que leurs auteurs anticipaient notre sale aujourd’hui, de l’autre les mêmes classiques muséifiés à souhait pour faire satisfaire au goût cinématographique de l’authentique falsifié, voire du respect presque religieux du texte.

Partout, un brouhaha immense, fait de mille bavardages. J’ai bien conscience de copieusement généraliser ce terrifiant nuancier de la bêtise, mais ce sont les réflexions qu’ont amenées ce matin les offres de spectacle généreusement glissées dans ma poubelle numérique. J’aurais volontiers nommé des gens, dont quelques mastodontes de la nullité littéraire à paillettes nrf, mais je n’aurais eu à leur opposer, en l’espèce, sur le versant idéologique, que des « petits », dont on peut seulement espérer qu’ils le resteront ; et il me reste un scrupule à taper sur les « petits », parce qu’il leur faut encore un peu de courage ne serait-ce qu’à tenter quelque chose, et que tout espoir ne doit pas leur être ôté d’un jour parvenir à gripper l’affreuse machine culturelle, à la puissante tenaille idéologico-financière. Mais enfin, ne rêvons pas.

Par le théâtre comme par le cinéma, finalement, rien de cette comédie violente ne nous parviendra jamais qui aura dû satisfaire aux diverses instances préalables de validation. La production, dont je puis bien convenir qu’il existe diverses chapelles de diverses puissances, capables de discuter à l’infini le point de savoir s’il faut manger l’œuf par le gros bout ou bien par le petit bout, tient ensemble censure et légitimité ; et ne les lâchera pas.

On espérera de la production dûment autorisée, au mieux, cette alliance de savoir-faire artisanal encore transmis çà et là et de finesse codée à laquelle se résignent à croire les non-dupes du jour, oubliant qu’eux seuls, au fond, détiennent la clé d’un codage finalement toujours décevant ; on sortira, aux lèvres un sourire triste, en constatant que les gifles ont manqué, et qu’aucun potentat ne s’est senti personnellement insulté. Si bon public que je sois sur l’instant, et je le suis jusqu’aux plus navrantes indulgences, le moment vient toujours de récapituler ce que l’on vient de voir, et la plupart du temps, de constater qu’il s’agissait du plus convenu tas de poussière. Un haussement d’épaules fait justice.

Les exceptions pourraient bien être quelquefois musicales, je le mentionne comme on ferme les yeux.

Après des diplômes et des concours toujours avides d’enfants sages à l’audace convenue, l’artiste de spectacle attend de son petit milieu sa récompense et sa pitance ; et la petite vie d’artiste n’a plus rien de sulfureux ni de honteux, au point que bien des parents trouvent plus judicieux aujourd’hui de lancer leurs enfants, eux-mêmes considérés comme marchandises, dans ces carrières bourgeoises et moralisatrices que dans celles, trop platement utiles sans doute, peut-être même ringardes, où l’on conçoit et construit des choses dont il serait dangereux à tous qu’elles s’écroulassent – je songe à des ponts, par exemple, à des bâtisses. Mais je m’éloigne, pardon.

Tout ce qui travaille à passer par une succession de tamis toujours plus fins s’épuise et s’amenuise. La comédie violente, la farce que j’espère, est un très gros calibre et n’a rien à branler d’aucun de vos tamis de merde. Il reste à espérer qu’elle nous arrive par le truchement de ce qu’on appelle l’art ; la réalité brute, sinon, pourrait fort bien solder l’ensemble. Je reste chez moi. J’ai quelques livres à lire.

J’attends Aristophane et le Saint-Esprit.

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018. Un recueil choisi de ces chroniques paraîtra aux éditions Corlevour en 2022.



 

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