La francophonie des giboulées

La francophonie des giboulées
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La biodiversité est devenue, et c’est tant mieux, une priorité mondiale. Il doit en être de même de la sociodiversité, donc des langues, qui est tout autant menacée. Tel est l’enseignement que pourrait nous livrer ce mois de la francophonie qui s’ouvre, pour disparaître aussitôt sous une actualité pour le moins envahissante.

Actualité de l’économie sociale

Tant le mois de novembre est celui de l’Économie Sociale, à bruit si faible que nul ne l’entend plus, tant le mois de mars est celui de la Francophonie, qui promet cette année, au vu de la conjoncture qui s’annonce, d’être encore plus discret que ses devanciers. Je ne m’en réjouis pas, bien qu’étant depuis toujours sceptique, caustique, sarcastique et j’en passe vis-à-vis de ces « Mois » et autres « Journées internationales » dont nul être sensé ne se soucie.

Pourtant, le millésime 2022 avait tout pour être bon, voire pour marquer un renouveau, un retour d’espoir de l’idéal francophone. L’inauguration du château de Villers-Cotterêts, transformé en Cité internationale de la francophonie, était en effet prévue pour ces jours prochains, comme un des événements devant scander la campagne électorale. Las, il ne s’agira que d’une ouverture partielle, les travaux ayant été retardés par diverses contingences dont ces grands chantiers sont coutumiers. Mais de toutes façons, l’ambiance n’y était plus. Nous avons dû subir successivement l’annulation du 18e Sommet de la francophonie prévu en novembre dernier à Djerba, puis les vicissitudes de la guerre au Mali, enfin de récentes secousses majeures de l’actualité qui ont précipité les enjeux francophones au tréfonds du plus bas des préoccupations de l’opinion et des médias.

À mon grand regret, l’Économie Sociale continue, tout au moins par ses voix dites autorisées, à se montrer totalement indifférentes à ces questions. J’ai maintes fois plaidé pour un rapprochement, à mon sens naturel et bénéfique, gagnant-gagnant comme on aime à le dire de nos jours, entre ces deux axes de progrès social et d’émancipation économique, et je continuerai à le faire, malgré le peu d’écho que je reçois.

Je viens de parcourir un rapport, un de plus, en faveur de l’idée de sobriété. Les auteurs entendent démontrer qu’il existe des voies solidaires, alternatives, douces et inclusives pour conduire à son terme, dans le bonheur et l’allégresse, la transition qu’ils appellent de leurs vœux. Il n’est question dans leur poulet que de low tech, de think tanks, de deep learning, de bottom up, de smart cities et autres fadaises. Mais qui donc ces Diafoirus espèrent-ils séduire en utilisant à l’envi ce sabir de communicants impubères ? Uniquement leurs semblables, suiveurs infatués, arpenteurs des chemins de grand chemin, écume de l’insignifiance et du vide qui sonne creux !

Rien d’original ne saurait sortir de ce psittacisme aux ressorts plus pervers encore que ceux de la banalisation dénoncée naguère. Celle-ci consistait à proposer dans les mots, puis à imposer dans les faits, une communication et des valeurs issues du capitalisme libéral à d’authentiques entreprises d’Économie Sociale. Mais le retour aux sources restait toujours possible, comme ont dû s’y résoudre Natixis ou le Crédit Agricole, après avoir stupidement perdu quelques gros milliards à la roulette boursière. Dans la situation de nos adorateurs béats des modes d’expression (ne parlons pas de pensée…) venus tout droit d’outre Atlantique, aucune force de rappel n’existe puisqu’ils prétendent concourir dans la catégorie des projets, des utopies, des futurs qui chantent.

L’Économie Sociale procède d’un postulat de solidarité entre les sociétaires. Mais la solidarité en soi ne veut pas dire grand-chose. Elle peut être extrêmement lâche et ne reposer que sur un sentiment de connivence très ténu (l’humanité n’est-elle pas une grande famille ?) ou sur un intérêt matériel commun d’une triviale banalité ; elle peut, à l’inverse, s’appuyer sur des liens personnels très forts, des choix de vie exigeants, ou l’existence partagée de handicaps, de dangers, de menaces qui forcent à l’union. L’éventail des possibles est donc très large. Mais qu’il s’agisse de solidarités objectives ou de préférences fugaces, l’entreprise d’Économie Sociale est toujours plus qu’un club ou qu’une ligue, car elle doit assurer sa rentabilité, sa survie et son développement sur le marché. La cohésion entre ses sociétaires est alors une nécessité ; et elle est d’une autre nature que la solidarité fondatrice.

La maîtrise d’une même langue par l’ensemble des sociétaires est un élément de solidarité possible, surtout si cette langue leur apparaît menacée ou minorée. Mais il y en a bien d’autres. En revanche, la négation du paramètre linguistique, par l’usage immodéré d’un idiome transcontinental dominant, conduit à une certaine uniformisation des cultures, des modes de vie et de pensée, et par là, à une indifférenciation des modèles économiques.

Allons plus loin. Les diversités culturelles et linguistiques sont autant de sources potentielles de solidarités, sur lesquelles peuvent germer des entreprises d’Économie Sociale. Celles-ci, quand elles se pérennisent, apportent aux communautés de sociétaires le ciment, récompense de l’effort, qui leur assure cohésion et confiance en leur avenir. Elles contribuent surtout à stabiliser un modèle où les différences ne vont pas s’affronter dans une lutte pour la domination, mais pouvoir coexister et vivre en harmonie.

À l’inverse, le recours au globish paraît rapprocher les cultures, faciliter les échanges entre des populations différentes par leur langue et leur Histoire, mais ce n’est que pour les fondre peu à peu dans une même nuance de gris uniforme d’où auront disparu les solidarités d’origine, qu’on aura trop facilement accusées de perpétuer les antagonismes sociaux ou inter-communautaires. Ainsi, utiliser le globish pour promouvoir l’Économie Sociale, c’est comme arroser ses plantes avec du glyphosate, car c’est recourir au principe de chimie sociale qui transforme des personnes porteuses de solidarités enracinées en individus consommateurs interchangeables et sans attaches.

La biodiversité est devenue, et c’est tant mieux, une priorité mondiale. Il doit en être de même de la sociodiversité, qui est tout autant menacée, et dont la renaissance est tout autant indispensable.

Philippe KAMINSKI

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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.



 

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