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Alexandra Badea face à la question algérienne : psycho-généalogie bien romancée

Alexandra Badea face à la question algérienne : psycho-généalogie bien romancée
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Alexandra Badea poursuit sa réflexion commencée avec le massacre de Thiaroye – et ses conséquences psycho-généalogiques – avec la création, au Théâtre Benoît XII d’Avignon, de [Quais de Seine]. Un spectacle sage, parfois simpliste, opposant systématiquement et trop facilement individu et communauté, au risque de manquer le rendez-vous avec l’Histoire.

Cette trilogie des « points de non-retour » vise, selon l’auteure et metteure en scène, à « questionne[r] la manière dont l’histoire politique imprègne les individus dans leur intimité et détermine les existences ».

J’ai eu l’occasion de réfléchir et écrire longuement sur un certain nombre de thèses développées par Alexandra Badea, lors de notre critique de Points de non-retour [Thiaroye] ; certaines d’entre elles continuent de me surprendre, telle l’opposition irréductible entre existence personnelle et communauté politique, comme s’il fallait contrebalancer une erreur du passé (structure > personne) par son extrême opposé (structure < personne), au risque d’un individualisme poussé – sans doute involontaire – à son extrémité.

Humilité et psycho-généalogie

Le grand point positif de ce second volet reste l’absence de cette moralisation qui nous envahissait dans le précédent spectacle. Alexandra Badea retrouve une forme d’humilité devant l’histoire, du fait que son personnage Nora vive en sa chair – et non comme une entité extérieure et surtout supérieure – la souffrance d’un secret qui se transmet de génération en génération.

Au commencement de la pièce, l’espace scénique se résume à une longue bande blanche, qui traverse de cour à jardin, avec d’un côté un lit d’hôpital, marron, de structure métallique et doté de roues, de l’autre une chaise blanche, de nouveau sur roues et aux pieds métalliques. Un ordinateur est posé dessus, dont se saisit Alexandra Badea lorsqu’elle entre seule en scène, toute de noire vêtue – telle une ombre. Comme dans son spectacle précédent, elle entame l’histoire, jouant de la frontière entre narratrice et autrice. À mesure qu’elle tape sur la machine, le texte s’inscrit sur la toile qui délimite l’avant-scène, ainsi que – par un jeu de miroir, en filigrane, comme si les mots s’enracinaient dans le passé – derrière la toile. Une musique minimaliste s’intensifie progressivement, jusqu’à l’entrée de Nora (Sophie Verbeeck).

Nous connaissons la jeune Nora, enquêtrice et réalisatrice de documentaire, présente dans [Thiaroye]. Elle se réveille d’un long sommeil d’une vingtaine d’heures, ainsi que le lui signifie le thérapeute (Kader Lassina Touré, au jeu parfois trop scolaire), à la suite d’une tentative de suicide. Pourquoi ? Le travail psycho-généalogique peut commencer entre les deux personnages, avec en creux un événement historique, le massacre du 17 octobre 1961. Tout au long de ce processus thérapeutique, des scènes du passé surgissent, en hauteur et derrière un voile, ce voile sur lequel était projeté le texte et qui laissait réfléchir ce texte derrière lui, comme en écho lointain : derrière le voile, donc, une fenêtre s’éclaire régulièrement sur une petite pièce carrelée, froide et presque chirurgicale, qui se fait tour à tour taudis impersonnel, salle pour une expérience scientifique, abattoir, etc. Cet au-delà du voile apparaît évidemment comme la source lointaine d’une brûlure actuelle : nous suivons l’histoire de l’Algérien Younes et d’Irène, femme issue d’une famille pied-noir, deux amants pris dans les rets de structures qui les englobent et les broient inexorablement. Magnifiquement interprétés par Amine Adjina et Madalina Constantin, ces scènes sont les plus émouvantes de la pièce.

Du sincère et du vrai

Il faut reconnaître que le sujet n’est pas neutre pour moi, qui suis lié à l’Algérie de bien des manières, affectivement, artistiquement et intellectuellement. Ce sujet, sur lequel j’ai « travaillé » pendant près de vingt ans, continue d’habiter ma pensée et mon être tout entier.

Si le récit d’Alexandra Badea est touchant de sentimentalité sincère – ce qui n’est en aucun cas un défaut en soi –, il demeure bien éloigné selon moi de toute réalité sinon vraie (qu’importe, de fait, la vérité !), du moins vraisemblable. L’intrigue est bien gentille, sa résolution fort sympathique, mais je n’y vois que des raccourcis provoqués par le désir d’une réconciliation dans le théâtre, voire d’un happy end à la manière du cinéma hollywoodien. Je suis ainsi interloqué par le simplisme de cette romance, par la naïveté de la résolution, et plus généralement par le côté très rudimentaire de cette vision.

Ces impressions sont évidemment liées à ma propre perception et compréhension de la question algérienne, qui ne saurait en reste à des phrases telles que : « On connaît tous les deux l’origine de cette violence », qui semble suggérer que le colonialisme est intrinsèquement la cause unique et absolue de la violence, quand la réalité historique est incontestablement plus complexe.

À trop vouloir en rester à une dialectique “individu contre communauté”, peut-être en raison de son héritage roumain, pays marqué par le communisme et la dictature de Nicolae Ceaușescu, la jeune metteure en scène perd de vue toutes les subtilités inhérentes à la condition humaine qui relève tout à la fois, et dès sa naissance, de l’individu et de la communauté, de la personne et de la structure. Sauf à penser que le but d’une vie est de devenir une monade autosuffisante et indépendante de toute structure, à l’exception de quelques relations affectives choisies, l’enjeu nous semble plutôt de savoir comment articuler ces contraires. Saïgon, que Caroline Guiela Nguyen avait donné il y a deux ans au festival d’Avignon, était en ce sens plus abouti, plus équilibré.

Structure épurée

La structure de la pièce n’est pas sans faire penser aux romans policiers de l’écrivaine Camilla Läckberg, qui sont systématiquement construits de la même manière : l’alternance de courts chapitres de deux à quatre pages nous relatant une histoire ancienne, et de longs chapitres narrant une intrigue policière dans notre présent, sans que le lecteur puisse d’emblée relayer les deux intrigues entre elles. La romancière suédoise fonde ainsi constamment la réalité d’un meurtre avec une réalité antérieure, transmise par un lien psycho-généalogique que nous découvrons peu à peu. Alexandra Badea procède de même, sauf qu’au seul contexte individuel, elle mêle un drame historique complexe, souvent caché par les instances politiques.

À la différence néanmoins de Camilla Läckberg, le lien entre les deux intrigues développées dans [Quais de Seine] apparaît comme une évidence après une vingtaine de minutes. Nous nous étonnons presque de cette simplicité, quand [Thiaroye] était plus enchevêtré. Il y a comme une volonté d’épuration qui rend le spectacle sage, paisible, malgré les élans contradictoires de Nora.

Nous sommes finalement devant un spectacle émouvant, sympathique, d’une durée adaptée, un spectacle durant lequel nous ne nous ennuyons pas une seconde. La langue n’est de nouveau pas sans qualité : il y a des fulgurances qui jaillissent çà et là ; il y a aussi des formules parfois creuses sur l’amour, la haine, l’histoire… Reste l’absence d’une densité à la mesure des enjeux abordés, qui satisfera ceux qui souhaitent une romance avec des Roméo et Juliette contemporains ou encore ceux qui aiment la psycho-généalogie, à condition de ne connaître que des rudiments et lieux communs sur la question algérienne.

Pierre MONASTIER



DISTRIBUTION

Création : 5 juillet 2019 au théâtre Benoît XII (Avignon)
Durée : 1h45
Langue : française
Public : à partir de quatorze ans

Texte : Alexandra Badea
Mis
e en scène : Alexandra Badea

Avec Amine Adjina, Alexandra Badea, Madalina Constantin, Kader Lassina Touré, Sophie Verbeeck
Voix : Patrick Azam et Corentin Koskas

Dramaturgie : Charlotte Farcet
Scénographie et costumes : Velica Panduru
Lumière : Sébastien Lemarchand assisté de Marco Benigno
Son : Rémi Billardon
Collaboration artistique : Amélie Vignals assistée de Mélanie Nonnotte
Construction du décor :
Ioan Moldovan (avec l’aide de Atelier Tukuma Works)

Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 6 juillet 2019 au théâtre Benoît XII (Avignon)

  • Du 7 novembre au 1er décembre 2019 : La Colline (Paris)
  • Du 4 au 7 décembre 2019 : La Comédie de Béthune
  • 22-23 janvier 2020 : Le Lieu Unique (Nantes)
  • 3 février 2020 : Gallia théâtre (Saintes)
  • 6 février 2020 : scène nationale d’Aubusson
  • Du 12 au 14 mai 2020 : La Comédie de Saint-Étienne
  • Juin 2020 : festival international de théâtre de Sibiu (Roumanie)

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Points de non-retour Quais de Seine (crédits Christophe Raynaud de Lage)



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