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« Arctique » d’Anne-Cécile Vandalem : magnifique plongée dans les terribles eaux glacées du Nord

« Arctique » d’Anne-Cécile Vandalem : magnifique plongée dans les terribles eaux glacées du Nord
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S’il est une pièce théâtrale qui a marqué mon année 2016, c’est sans nul doute Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem, présentée au festival d’Avignon. Elle revient deux ans plus tard avec le deuxième opus de sa trilogie : une magnifique plongée dans les terribles eaux glacées du Nord, à l’heure de la fonte des glaciers.

Tristesses avait suscité chez moi un désir intense d’écriture, de réflexion, de discussion, jusqu’à dépasser le simple cadre d’une critique pour en proposer une analyse en profondeur – et dégoûter ainsi la très grande majorité des lecteurs. Un luxe que seule l’absence de format cybernétique favorise, quand les critiques publiées sur le papier sont contraintes d’aller à l’essentiel, au détriment d’une intelligence sérieuse et – osons le mot – intelligente.

Il n’est pas question ici de reproduire « l’exploit », certains grands traits propres à la metteure en scène belge ayant déjà été énoncés. Nous y retrouvons le mélange des genres, avec une finesse dans la maîtrise dont la Belgique, qui sait si bien rire d’elle-même, est coutumière : comédie, thriller, burlesque, drame… tout y est, savamment pesé.

Un authentique fiction sans discours moralisateur

L’usage de la vidéo pourra encore prêter à débat. Mais hier comme aujourd’hui, son emploi est d’une grande intelligence, à la fois élément théâtral et ouverture sur ces couloirs apparemment interminables qui forment un arrière-plan invisible pour le spectateur. Reste que, contrairement à Tristesses, elle occupe une place parfois un peu trop prépondérante, au détriment du plateau étalé sous nos yeux, qui se résume à l’ancien salon du bateau de croisière.

Nous avons quitté le minuscule village nordique mourant pour un huis-clos maritime. Nous sommes en 2025. Sept personnages, invités par lettres anonymes, embarquent clandestinement sur un ancien navire de croisière qui quitte le Danemark pour gagner le Groenland : une ancienne ministre du Groenland, son ex-conseiller, un journaliste, une activiste écologiste, la veuve d’un homme d’affaires, l’ancien commandant du bateau et une adolescente. Tous sont liés à un drame survenu huit années plus tôt, qui a vu ce même navire percuter une plate-forme pétrolière et provoquer la mort d’une militante écologiste (Mariane Thuring), lors de sa croisière inauguratrice, sous l’action d’un groupuscule commando écologiste. Au milieu de la traversée, le remorqueur chargé d’acheminer le bateau l’abandonne à son sort. Que s’est-il passé alors ? Quelle vérité se cache derrière les faits ? Pourquoi se retrouvent-ils tous à nouveau ?

Le génie d’Anne-Cécile Vandalem est de créer une authentique fiction, une dystopie narrative qui ne glisse jamais vers le discours militant, assommant et moralisateur. Nous sommes pris par l’intrigue, par ce thriller qui laisse peu à peu filtrer ses éléments de réponse – parfois de manière quelque peu rapide et obscure, au risque de perdre le spectateur. La force de son écriture réside dans cet humour décapant qui jaillit de chaque scène.

« Quand je commence à écrire, je me dis toujours que je vais écrire une comédie, confie l’artiste. C’est un désir qui se trouve avoir une double origine : je cherche d’abord à préserver ma santé mentale au moment de l’écriture, en abordant des sujets graves de façon aussi amusante que possible, et puis je cherche d’une certaine façon à coller au réel de nos vies. On fait toujours des allers-retours entre la tristesse et la joie, l’acceptation et le refus. Ce recul est une nécessité vitale, la distance nécessaire à nos survie… »

Nous rions, souvent, de ces audaces que l’artiste s’autorise, au cœur du tragique, au cœur des compromissions, des lâchetés et des fuites. J’avais comparé la scénographie du précédent spectacle avec les toiles de William Degouve de Nuncques, à l’ambiance étrange, quasi surnaturelle, soulignée par l’huile et le pastel. Ruimtevaarders, qui signe à nouveau cette scénographie, n’a heureusement rien perdu de cette ambiance nocturne, grise et bleutée.

Ces pères qui mangent le raisin vert

Si la pièce peine à trouver son rythme au commencement, en raison des excès affectés de certains comédiens, tous trouvent peu à peu leur ton propre, parfois un peu trop assourdissant, rythmé par un trio orchestral – Frédéric Dailly (guitare), Éric Drabs (piano) et Gianni Manente (batterie) – à la présence intelligente (oui, encore !) et bienfaisante. Nous connaissions le talent de Jean-Benoît Ugeux et de Zoé Kovacs, déjà présents. Nous découvrons ceux de Philippe Grand’Henry, en faux fou et terrifiant manipulateur, et de Véronique Dumont, en ancienne ministre brisée, impuissante et pétrie par la culpabilité. Tous ont péché ; tous guettent une possibilité de rédemption, qu’ils en aient ou non conscience. Le ressort est connu ; il n’a rien perdu de son efficacité.

Car de rédemption, il n’y en a guère. La sentence est prononcée, ou plutôt provoquée, comme dans Tristesses, par la jeune génération, celle qui anéantit ses aînés avant de mettre un terme à sa propre existence. Ainsi parle le prophète Jérémie : En ces jours-là, on ne dira plus : les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées. Mais chacun mourra pour sa propre iniquité ; tout homme qui mangera des raisins verts, ses dents en seront agacées.

La génération présente a mangé ces raisins verts avant maturité : ils ont gaspillé les ressources de la terre, semant la désolation sur la planète, créant un vide abyssal pour les générations à venir, privées dès lors du nécessaire. Il n’est d’autre issue que la mort, à l’image de ces glaciers qui s’affaissent définitivement dans l’océan.

Epona Guillaume, la révélation !

Cette jeune génération est incarnée de manière sublime par Epona Guillaume, qui domine de toute sa puissance (et de ses dix-sept ans !) l’ensemble de la distribution – ses aînés. Elle était authentique dans Tristesses ; elle est sublime dans Arctique, nous rivant sur nos sièges de sa présence et de sa voix – car Mademoiselle Guillaume chante aussi bien qu’elle joue.

Tristesses était selon moi un chef-d’œuvre total. Arctique s’inscrit en partie dans ce prolongement, à quelques fortes nuances près : la fiction n’est plus aussi habitée par ces miettes philosophiques voilées qui enrichissaient discrètement la pièce précédente.

Ce spectacle sera en tournée en France, en Belgique et dans d’autres pays européens durant toute l’année. Un réel plaisir dont il serait dommage de se priver.

Pierre MONASTIER

 



  • Création : 23 janvier 2018 au Théâtre National Wallonie Bruxelles
  • Durée : 2h10
  • Public : à partir de 13 ans
  • Texte : Anne-Cécile Vandalem
  • Mise en scène : Anne-Cécile Vandalem
  • Avec
    • Guy Dermul : Ole Gamst Pedersen, le commandant
    • Véronique Dumont : Ula Tupilak, l’ancienne ministre
    • Philippe Grand’Henry : Bent Rosbach, l’ex-conseiller
    • Epona Guillaume : Sila Thuring, l’adolescente
    • Zoé Kovacs : Lucia Ludvigsen, la militante écologiste
    • Jean-Benoît Ugeux : Niels Andersen, le journaliste
    • Mélanie Zucconi : Eleanor Omerod
  • Musiciens : Frédéric Dailly (guitare), Éric Drabs (piano) et Gianni Manente (batterie)
  • Scénographie : Ruimtevaarders
  • Dramaturgie : Nils Haarmann, Sarah Seignobosc
  • Musique et design sonore : Pierre Kissling
  • Lumière : Enrico Bagnoli
  • Ingénierie son : Antoine Bourgain
  • Création vidéo, photographie, cadre : Frederico D’Ambrosio
  • Montage vidéo : Yannick Leroy
  • Cadre : Léonor Malamatenios, Lou Vernin
  • Costumes : Laurence Hermant
  • Maquillages, coiffures et effets spéciaux : Sophie Carlier
  • Accessoiriste : Fabienne Müller
  • Compagnie : Das Fräulein Kompanie

Crédits de toutes les photographies : Christophe Engels

Arctique d'Anne-Cécile Vandalem 1 (crédits Christophe Engels).

En téléchargement

.Arctique d'Anne-Cécile Vandalem (crédits Christophe Engels)

Tournée

18 au 24 juillet 2018 : Festival d’Avignon (France)

– 11 octobre 2018 : International Theatre Forum TEART, Minsk (By)

 – 7 et 8 novembre 2018 : Le Volcan, Scène nationale du Havre (France)

– 15 et 16 novembre 2018 : Le Festival les Boréales, Caen (France)

– 21-24 novembre 2018 : Le Théâtre de Liège (Belgique)

– 29 et 30 novembre 2018 : Espace Jean Legendre, Compiègne (France)

– 8-11 janvier 2019 : Les Célestins, Théâtre de Lyon (France)

– Du 16 janvier au 10 février 2019 : L’Odéon, Théâtre de l’Europe (France)

– 14 et 15 février 2019 : La Comédie de Saint-Étienne (France)

Arctique d'Anne-Cécile Vandalem (crédits Christophe Engels)



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