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Arles – Claude Martin-Rainaud ou le mystère de la chambre noire

Arles – Claude Martin-Rainaud ou le mystère de la chambre noire
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Les 50e Rencontres de la Photographie proposent à Arles cinquante expositions excitantes, mais l’une d’elles est plus précieuse et fondamentale que les autres : elle est signée Claude Martin-Rainaud. Parcours guidé d’un phénomène optique et poétique vieux comme le monde, avec un maître de la camera obscura.

Sur les bords du Rhône, à Arles, il existe une chapelle médiévale désaffectée surnommée Saint-Martin-du-Méjan. Flottant au-dessus du joyeux méli-mélo photographique, le conceptuel et le rétrospectif, le “déjà vu” et le “m’as-tu-vu” et parfois le “voyeur”, son clocher abrite l’installation la plus intrigante des 50e Rencontres de la Photographie.

Avant de franchir la porte mystérieuse qui mène au travail de Claude Martin-Rainaud, il faut traverser l’exposition encensée d’Evangelia Kranioti. La photographe grecque nous embarque de Beyrouth à Rio dans un travail haut en couleurs autour de la guerre, des travestis, des prostituées et des marins.

Dans la troisième salle qui relie cette photographe à celui qui nous intéresse, on tombe sur une pièce sombre et petite, en haut d’un escalier en colimaçon. Les yeux saturés de soleil ont du mal à s’habituer… Ici un photographe arlésien nous emmène au cœur du phénomène optique et poétique de la camera obscura.

La magie révélée à l’âge de cinq ans

Ici, un rai de lumière jaillit par un trou de cinq millimètres, de l’extérieur vers l’intérieur, de l’azur vers la pénombre. Minimaliste en diable, sauf que sur le mur de la pièce, ses arêtes, le plafond, la porte en bois, le sol, se reflètent, se décalquent, se mirent la rue toute proche et ses maisons, une image du dehors, la tête en bas.

On voit les toits extérieurs recouverts de tuiles rouges et leurs gouttières de zinc qui brillent dans le soleil comme des barrettes d’argent. On voit un oiseau qui vole à l’envers, la tête des platanes qui s’agite au ras du sol. Les constructions hautes, enchevêtrées et leurs fenêtres latines sont elles aussi sur le sol.

C’est magique, une image inversée, un reflet dans un lac, « un moment précieux » pour parler comme les Suds, l’autre grand événement culturel de la cité camarguaise. Cet « instant » dure dix minutes. Il faut partir, laisser la place à d’autres qui attendent au pied de l’escalier. Mais ce souvenir illumine toute la journée.

De cette magie révélée à l’âge de cinq ans quand il faisait la sieste, Claude Martin-Rainaud a fait l’obsession d’une vie tout entière. « Dans la pièce du cabanon, je voyais la terrasse où ma mère était assise avec ma sœur qui tétait et le chien. J’ai mis le doigt sur le trou des volets rouillés pour voir où passait la lumière. »

Vermeer n’en faisait pas un mystère

Mais c’est surtout le bleu du ciel, « plus fort que dans la réalité », qui fascinait le petit Claude, un bleu presque lavande qui saturait les draps blancs… « Je disais à ma mère “Tu sais que je te vois ?”. Elle répondait “Arrête tes bêtises”. C’était mon univers : un cinéma fondamental et primordial.  J’étais le seul à y assister. »

Le mystère que l’enfant d’Arles observait émerveillé dans les années cinquante, depuis la chambre de sa sieste, avait été décrit par Aristote et par Johannes Kepler. Au XVIIe siècle, le scientifique allemand avait théorisé la biologie de la vision et les lois de l’optique moderne, puis nommé le phénomène de la camera obscura.

Aujourd’hui, l’expression est utilisée pour décrire le phénomène autant que pour nommer le boîtier par lequel on l’enregistre : une boîte noire percée d’un trou avec un tissu dans lequel la tête s’engouffre pour « prendre » l’image : l’ancêtre de la photographie mais aussi du cinéma !

L’image de l’extérieur qui se réfléchit, inversée, dans un intérieur sombre est aussi à l’origine d’œuvres peintes des XVIIe et XVIIIe siècles. « Des Vénitiens comme Canaletto s’en sont servis pour dessiner des perspectives à l’identique mais ils ne s’en vantaient pas ! Seuls des Hollandais comme Vermeer n’en faisaient pas mystère », raconte le maître arlésien.

Ces décalcomanies de paysages fonctionnaient si bien qu’on appelait ces peintres de la Renaissance, spécialistes des paysages urbains, des « vedutista » : ceux qui utilisent la camera obscura pour faire des « vues » !

Poursuivant le fil directeur de son obsession, Claude Martin-Rainaud, lui, s’en est allé du Pérou jusqu’au Burkina Faso en passant par Venise. Il y a reproduit en appartement les vues transposées de la rue que Canaletto avait peintes.

Comme si je faisais apparaitre le Diable

« C’est un long travail… Beaucoup de gens prennent peur. Le paysage extérieur envahit leur lit, les vêtements, la chaise… Ça dépasse l’entendement. C’est perçu comme un phénomène surnaturel. Comme si je faisais apparaître le diable ! »

Il est allé aussi à Tübingen, la ville du poète Hölderlin. Dans la pièce où le poète a écrit sur le cycle des saisons, il a fait apparaître et photographié le printemps et l’automne. Le poète romantique voulait « habiter poétiquement le monde ». Il aurait écrit ses poésies à l’intérieur même de l’image, dans une camera obscura provoquée selon les principes de Kepler… « Ils venaient du même séminaire protestant ! »

Claude Martin-Rainaud raconte aussi que l’homme des cavernes a sans doute reproduit, de cette façon, des animaux sur des tablettes de calcaire. « L’art rupestre n’est peut-être pas né dans la caverne mais sous des tentes en peau de bêtes, par les orifices naturels de l’animal. »

De ce travail photographique et universitaire acharné, ce maître de la camera obscura a non seulement tiré une thèse – téléchargée des milliers de fois –, mais surtout cent vingt clichés du phénomène immortalisé en quarante ans dans plusieurs « chambres noires ».

Six de ces photographies sont exposées à Foto Haus, un incontournable de Voies Off, le festival parallèle de la photographie à Arles… en même temps que l’installation In au clocher du Mejan !

Kakie ROUBAUD

50èmes Rencontres de la Photographie – jusqu’au 22 septembre 2019
L’Installation « Camera Obscura » – Chapelle St Martin du Mejan –  Arles

Festival des Voies Off – jusqu’au 31 juillet 2019
L’exposition « Camera Obscura » – FotoHaus –  7 Rue de la Roquette – Arles



07_ZAR_1099_zolty Claude Martin-Rainaud La maison de Martine envahie par le jardin

Titre : La maison de Martine envahie par le jardin
Lieu : Assas
Année : 2014
Caméra numérique : Nikon D800, focale 16mm, f9, ISO 100, temps de pose 7mn 02s



 

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