Où notre chroniqueur, d’humeur badine et joviale, rend grâce au monde merveilleux des confineries intermitteuses.

RESTEZ CHEZ VOUS

Si je suis évidemment pressé que prenne fin ce confinement, ce n’est assurément pas pour faire comme s’il ne s’était rien passé. C’est une déclaration un peu vaine, bien sûr. Pure forfanterie. Le retour à la normale, voilà ce que tout le monde attend. Vivement qu’il ne se soit rien passé, vivement que nous puissions faire comme si le régime en place, que je ne sais pas vraiment nommer tant il ne ressemble à rien et surtout pas une démocratie, ne nous avait pas tout bonnement assignés à résidence. Il faut bouffer, je n’en disconviens pas. Il faut bien bouffer, c’est vrai, et retourner à la gamelle, en espérant qu’elle ne soit pas tout à fait vide. Mais le reste de l’habillage socioculturel, droits essentiels et nécessités spiridicules et blablas solidaires, qui masquait déjà mal mendicités, concussions et puteries (et dans ma grande mansuétude, je compte pour rien ce tout-venant du psittacisme et de la bêtise qui sont notre ordinaire), pardonnez-moi, mais carrez-vous le où je pense.

Nous serons donc, après ce confinement et en attendant la troisième vague médiatique, assignés à résilience. J’utilise volontairement à des fins ironiques et malveillantes ce mot de résilience, qui m’a toujours paru outrancièrement abject. Il faudra montrer qu’on s’en sort, que ça va aller, que c’est dur mais que ça va quand même, qu’on ne va pas se laisser abattre, voire même que ça redonne du sens au spectacle que je fais sur le point de savoir quelle doit être la taille réglementaire des poils pubiens des trappeurs et trappeuses du grand nord ardennais – une putain de performance. Bien sûr, tout le monde n’aura pas notre chance, on est résilients quand même, hein, et chacun pourra sans doute se targuer d’avoir, parmi ses proches, quelques palanquées de chômeurs-et-victimes, un quarteron de fonctionnaires dépressifs, onze intermitteux du spectral fragiles et passés par les pertes-et-profits de la solidarité à guichet automatique, et, avec un peu de chance, un suicidé ou deux, de préférence spectaculaires, tranchage de fémorale à hémogeyser tarantinesque. En s’appuyant un peu sur les cadavres, les vrais, les faux, les supposés, quitte à les piétiner au nom de l’égalité comme de vulgaires collègues, on devrait s’en sortir ; et prouver à tous les officiels qu’on croise que, yes, nous autres les Vladimou et Estracon de l’état d’exception culturel, on est grave prêts pour le troisième confinement en attendant Vaxin.

Tout cela me donne envie, non de retourner dans l’arène parmi mes camarades si résilients et toujours prêts à se mettre sur la courge pour défendre à qui mieux-mieux les articles de foi du catéchisme égalitaire-idéologique — il n’y aura pas de la place pour tout le monde dans le nouveau monde culturel —, mais de m’exiler aux forêts sombres, de remonter des fleuves jusqu’à leur source et d’y camper en attendant la mort. Ce que je ferai peut-être, avec des chaussures neuves, si l’on m’accorde bien sûr cette subvention de dédommagement (ma vie est un dommage) que je demande en urgence, impérative raison pour laquelle, d’ailleurs, je dois cette brave chronique écourter. Ne me remerciez pas.

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.



 

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