Où notre chroniqueur, manifestement boosté par l’ambiance merveilleuse régnant désormais sur la fraction avancée de l’intelligentsia animale-parisienne, tombe le masque ; fait un courageux coming out ; prend des risques de ouf où il met sa peau sur la table ; et vient se situer d’un bond tout à l’avant-garde de la religion de la modernité la plus à la pointe du méga-cool d’elle-même !

Restez chez vous

Un matin, au sortir d’un rêve plutôt chiant et mou, je me suis réveillé lapin.
Oui, je sais, c’est étrange.

J’étais jusque là un auteur dramatique discret, tenace, sans beaucoup de talent : provincial, peu mondain (un jour, tout de même, j’ai serré la main d’un ministre de la Culture que je n’avais pas reconnu), travailleur à obsessions perdues, pas militant pour un rond de flanc, explorateur idiot et à demi-bénévole de la diagonale du vide où les gens sont rustres, je veux dire, normaux.
C’est fini.

Maintenant, je m’en fous, je suis un lapin.
Et pas n’importe lequel. Vous allez voir. Je gradue mes effets.
Depuis, la lapinophobie me saute aux yeux, toujours, partout, tout le temps, n’importe où, vraiment.

Je préfère le terme lapinophobie, simple et compréhensible même par un journaliste du Monde, au terme plus savant de cuniculophobie, qui prête à confusion. (Sans ce dernier mot, toutefois, je me serais peut-être éveillé blaireau.)
Il est plus simple, tout de même, de répondre à la simple question posée avec amour : « Alors, qu’est-ce t’as branlé aujourd’hui, connard ? » par cet héroïque aveu : « Aujourd’hui, mais voyons, Lucienne, j’ai été victime de lapinophobie, comme tous les jours » que de répondre en jargon technique : « Je me suis encore fait cuniculophobiter ».

Avant ce triste et merveilleux matin où je me suis éveillé lapin, la lapinophobie du milieu culturel ne m’avait pas sauté aux yeux ! Quel aveugle j’étais !
J’en veux ce jour demander religieusement pardon à tous les lapins (lapines incluses) scandaleusement absents des productions du spectacle vivant et du spectacle mort.
Car, partout où je vais, où que se tourne mon regard, où que se tende mon oreille, point de lapins ! Ou alors, immondes, ridicules, stupides, cantonnés à la sphère imbécile des choses pour enfants ! (Oui, oui, je sais Jojo Lapin, Lewis Carroll, Roger Rabbit, tout ça, tout ça.)
Alors que nous sommes, nous autres lapins, des créatures du Diable et de la Lune !

Et c’est ainsi depuis des siècles !
Vous avez vu un lapin avec un rôle intéressant dans Molière ? dans Shakespeare ? dans Eschyle ? dans la tétralogie de Wagner ? Même chez Édouard Louis, qui est à lui tout seul plus grand que les précités, ces toquards qui n’ont pas eu l’idée de se pignoler à raconter leur vie dans un français de merde, je ne sache pas qu’il y en ait. C’est dire. C’est horrible.
Même les Monthy Python, ces salopards, ont fait de moi et des mes frères sororaux un monstre sanguinaire !
La discrimination, oui, est tellement énorme qu’il n’y en a pas. Ou quelque chose comme ça.
Nous sommes tellement invisibilisés, nous autres ! Que nous allons tous vous canceller en retour, par pure vengeance !

Vous avez déjà vu un lapin gagner un Ours à Berlin ? Oui, ceux-là, ces Berlinois cinéphiles, toujours en retard de deux ou trois combats pour un monde meilleur de mille ans, se trouvent progressistes en ne distinguant plus acteurs et actrices dans leurs futures remises de prix ?
Pour ma part, je ne serai pleinement convaincu que lorsqu’un lapin remportera l’Ours de la « meilleure performance principale ».

Oh, je sais, j’en vois qui ricanent en avalant de travers, j’en ai eu, déjà, des critiques. Et si encore ce n’étaient que des critiques, je les pardonnerais sans barguigner, causées qu’elles sont, je le sais, par l’immonde préjugé anthropocentré patriarcal-colonialiste-viandard-sans-frein.
Mais les insultes, les calomnies ! Le racisme ! Le sexisme ! L’esclavagisme refoulé ! Osons le mot : le fascisme ! Le nazisme lapinophobe ! Car oui, pourquoi serais-je un lapin mâle, blanc, de cinquante ans plutôt que de dix-sept, d’un sexe plutôt que de l’autre et non pas de tous à la fois, quand je veux, si je veux ?

C’est moi qui dis ce que je suis. Personne d’autre. Et j’ai la foi des convertis.
Et je suis ce que je dis que je suis.
Mon identité a migré ! C’est le juste mot. Elle n’en pouvait plus, mon ancien moi était une zone de guerre martyrisante, mon identité a passé la frontière par ce rêve chiant et mou et migré malgré tous les obstacles fascistoïdes sur sa route vers le droit d’asile dans Paris, vrai seul asile !
Eh oui, moi aussi, je suis un migrant ! Un psychomigrant de l’intérieur de moi !

Et ma vie, ne vous inquiétez pas, je vais vous la tartiner !
(Aboulez la caillasse !)
Le premier spectacle de ma nouvelle vie sera un putain de sa race de one-rabbit-show, un stand up à quat’ pattes sur ma vie nouvelle de chaude-lapine.
Le titre de ce bijou de spectacle vivant à vite adapter au cinéma avec Vincent Lindon dans le rôle de Javert, le canidé qui traque la Résistance cuniculoïde ?
Le titre, maintenant, en exclusivité pour vous, lecteurs de Progression Spectrale, avec sa provocation nécessaire à appâter le rebelle petit-bourgeois suicidaire-masochiste admirateur de la très talentueuse et déjà convenue Blanche Gardin ?

JE BOUFFE MES CROTTES.

Si avec ça je ne décroche pas des partenariats avec moult radios publiques, un passage au Bataclan, une chaire de sociologue honoris cauda (sic) et une tournée à La Faisandière, scène nationale de Culmont-Chalindrey, c’est à désespérer de se convertir !

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.