Croissance, importance de l’éducation artistique et culturelle, mutualisation, bénévolat, précarité de l’emploi, tendance à la marchandisation… Une enquête met en lumière les enjeux et défis des 40 000 associations culturelles employeuses.

L’association Opale/CRDLA Culture publie aujourd’hui les résultats de la seconde édition de l’enquête décennale sur les associations culturelles employeuses, menée auprès d’un échantillon représentatif de 800 associations.

Entretien avec Luc de Larminat, codirecteur d’Opale, et Cécile Offroy, qui a coordonné cette enquête.
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En 2007, on recensait 30 000 associations culturelles employeuses. Aujourd’hui, elles sont plus de 40 000. Comment expliquez-vous une telle croissance ?

Ce phénomène n’est pas propre aux associations culturelles employeuses, mais concerne plus largement les associations dans leur ensemble, même s’il est plus marqué dans la culture. La dernière enquête « Paysage associatif » de Viviane Tchernonog et Lionel Prouteau indique qu’on est passé d’1,3 à 1,5 millions d’associations entre 2011 et 2017. Cette croissance est essentiellement portée par les associations non employeuses, à deux exceptions près : le secteur des droits et des causes et le secteur de la culture, qui voient croître le nombre d’associations employeuses. La dynamique associative dans le domaine culturel conjugue une forte augmentation du nombre d’associations nouvellement créées et une relative longévité des plus anciennes : en 2008, la première enquête d’Opale dénombrait 48 % d’associations ayant plus de dix ans d’ancienneté ; elles sont désormais 70 %, ce qui constitue un indice d’institutionnalisation, de consolidation du secteur, même si la crise sanitaire laisse craindre le pire pour ces associations. Au-delà, cette augmentation est sans doute à mettre en lien avec une évolution des besoins sociaux en matière d’activités artistiques et culturelles, non couverts par les secteurs public et privé lucratif, et avec un désir accru de participation des citoyens à la diversité et à la vie culturelle.

Quelles sont les évolutions majeures que vous avez pu constater durant la décennie écoulée ?

Premier point, l’enquête montre l’importance que revêt désormais l’éducation artistique et culturelle dans l’activité des associations culturelles employeuses (sept sur dix sont concernées), y compris pour celles dont la fonction éducative n’est pas la vocation première. On peut y voir une tendance forte non seulement des politiques publiques, mais aussi de la manière dont ces associations envisagent leur rôle sociétal.

Une autre évolution majeure est la progression du nombre de personnes qui travaillent dans le secteur associatif et culturel, qui a quasiment doublé en dix ans : il y a une forte dynamique créatrice d’emplois. Cela ne doit pas faire oublier que les emplois culturels restent précaires, souvent à temps partiel, et parfois exercés sous un statut de micro-entreprise.

Enfin, troisième évolution importante, la part de subventions (50 % en 2007, 36 % en 2018) a baissé au profit de la part des recettes d’activité qui augmentent, ce qui interroge sur une marchandisation accrue des échanges culturels.

Vous analysez que neuf associations sur dix sont engagées dans « des pratiques de mutualisation ». Cette formule peut embrasser bien des réalités. Qu’entendez-vous par « pratiques de mutualisation » ?

La mutualisation désigne des pratiques réciprocitaires et de mise en commun qui peuvent aller de l’échange de savoirs ou de compétences à la mutualisation d’emplois, en passant par le partage de locaux, le prêt régulier de matériel ou la coréalisation de projets importants. Par exemple, la moitié des associations sont impliquées dans du partage de matériel et/ou de locaux, alors que la mutualisation d’emplois est plus marginale et concerne 15 % d’entre elles. Les pratiques de mutualisation sont particulièrement développées dans l’éducation populaire, les arts du cirque et les arts de la rue. Au-delà des pratiques de mutualisation, il faut souligner aussi le foisonnement des liens de coopération qu’entretiennent les associations culturelles employeuses sur les territoires, et particulièrement à l’échelle de la commune. La très grande majorité travaille avec des partenaires culturels et éducatif et un tiers, avec des partenaires du secteur sanitaire et médico-social ou du travail social. Ces pratiques différenciées montrent que la coopération et la mutualisation ne s’arrêtent pas aux statuts (SCOP, SCIC), au capital commun entre salariés ou au partage des profits ou des pertes, mais qu’elles se déploient dans des directions très variées, avec plus ou moins d’intensité, de régularité, parfois très informelles, ponctuelles, et souvent là où on ne les attend pas. Le modèle réciprocitaire des associations ne s’exprime pas qu’à travers le bénévolat, mais aussi à travers le partenariat et le compagnonnage. Même plongées dans un système économique qui tend à les mettre en concurrence les unes avec les autres, les associations culturelles employeuses restent des structures de coopération sur leur territoire.

Quelle est la place du bénévolat dans ces associations ?

Les associations culturelles employeuses s’appuient sur des compétences professionnelles, mais aussi sur le don et la libre initiative des personnes. Le bénévolat y représente plus de cinquante millions d’heures et près de vingt-sept mille équivalents temps plein. Les bénévoles sont plus souvent des femmes que des hommes, mais les femmes sont moins nombreuses que les hommes à occuper des fonctions dirigeantes dans les grosses associations. C’est dans les festivals, les musées, les lieux patrimoniaux, les centres d’animation, les radios et médias associatifs que les bénévoles sont les plus nombreuses et nombreux. Contrairement aux idées reçues, le nombre de bénévoles n’est pas inversement proportionnel au nombre de salariés de l’association. Les associations les plus dotées, qui sont souvent aussi les plus professionnalisées, sont celles qui fédèrent le plus de bénévoles. Bénévolat et salariat ne s’opposent pas, mais ont tendance à croître de concert pour faire face à un niveau soutenu d’activité.

Est-ce dû à des modèles de gouvernance différents du monde entrepreneurial ?

Sur le plan de la gouvernance, les associations culturelles employeuses fonctionnent grâce à des instances dirigeantes variées (bureau, conseil d’administration, commissions…), parfois collégiales (pour près de la moitié d’entre elles) et mobilisent un petit groupe de personnes, que nous avons appelé le « noyau dur », qui se compose pour moitié de bénévoles (principalement des membres du conseil d’administration) et de cadres salariés (ou assimilés), et dont l’alliance permet d’assurer la permanence de l’activité.

Vous notez une précarité de l’emploi dans le secteur culturel : à quoi est-ce dû ? Qu’est-ce qui pourrait mettre fin à cette précarité ?

Plus de la moitié des associations interrogées déclare rencontrer des difficultés importantes à rémunérer l’intégralité du travail effectué par les professionnels. L’enquête confirme en effet les caractéristiques désormais bien documentées de dispersion et de précarité de l’emploi dans les associations culturelles, même si elle témoigne aussi simultanément de la professionnalisation des organisations associatives depuis une décennie, qu’on observe par exemple à travers leur implication croissante dans les réseaux, organisations professionnelles et fédérations. Elle montre également que l’organisation du travail est fortement différenciée selon les domaines culturels et que la structure des emplois n’est pas la même dans le spectacle vivant, le livre et la lecture ou l’éducation populaire. Par exemple, le morcellement des emplois est structurel dans le domaine du spectacle vivant (et dans une moindre mesure de l’audiovisuel), où il est d’usage de recourir au CDD intermittent pour composer des équipes labiles, constituées autour de projets circonscrits dans le temps. Le meilleur bouclier contre la précarité de ces emplois artistiques et techniques reste l’intermittence, qu’il faut plus que jamais protéger, consolider et défendre. Concernant les emplois permanents, pourvus en CDD ou en CDI, les dispositifs d’aide à l’emploi, s’ils n’ont pas toujours suffi par le passé à garantir la pérennité de ces postes, ont fortement contribué au développement du secteur associatif culturel et notamment des associations modestes ou émergentes. Une réflexion collective sur leur redéploiement et leur articulation avec les dispositifs existants (FONPEPS, FONJEP, aides régionales…) reste à conduire, qui plus est dans la perspective d’une sortie de crise. Enfin, comme dans d’autres secteurs, la tendance à l’auto-entrepreneuriat peut s’avérer préoccupante, en tant qu’elle présente un risque de précarité accrue des travailleurs. La coopérative d’activité et d’emploi spécialisée sur la culture, Artenréel, a lancé une enquête sur la situation de ces indépendants dans les lieux culturels, les tiers lieux et les lieux intermédiaires en temps de crise, dont nous attendons les résultats d’ici quelques mois.

L’économie des associations culturelles employeuses est un enjeu fondamental de leur fonctionnement. Vous faites le constat d’une hybridation croissante des modèles économiques, avant de souligner deux problèmes actuels : la redistribution inégalitaire des subventions publiques et la montée en puissance des logiques de financement au projet. Qu’entendez-vous par là ?

L’enquête met en évidence des écarts très importants entre les montants médians de subventions attribués aux associations selon leur fonction ou, pour le dire autrement, selon leur cœur de métier. Les associations de préservation du patrimoine et les associations de création sont, dans l’ensemble, beaucoup moins soutenues par les pouvoirs publics que les associations de diffusion ou d’administration-accompagnement. De plus, la part de subventions publiques est directement corrélée au niveau de budget, les associations les mieux dotées captant la plus grande part des subventions publiques. Ce double phénomène de concentration n’est pas nouveau et témoigne de l’engagement historique des pouvoirs publics dans des politiques de soutien à l’offre culturelle, porteuse des idéaux de démocratisation et de décentralisation culturelles.

Mais la montée en puissance des logiques de financement au projet est quant à elle plus récente ?

Elle est effectivement beaucoup plus lisible aujourd’hui qu’il y a dix ans. La transformation, avec l’avènement progressif du « new public management », des modes de relations qu’entretiennent pouvoirs publics et associations, se traduit par la raréfaction des formes pérennes et globales de soutien aux associations (les aides au fonctionnement) au profit d’apports ponctuels et volatiles (les aides au projet). Six associations sur dix font part de difficultés importantes pour financer leur fonctionnement. Pour les associations, il résulte de cette évolution un empilement d’activités éparses, une pression à la marchandisation et une démultiplication des relations partenariales et des tâches administratives dans un contexte peu favorable, on l’a vu, à l’emploi permanent.

Que devraient mettre en place les collectivités territoriales pour soutenir plus judicieusement les associations culturelles employeuses ?

Avant de répondre, il faut rappeler que près des trois-quarts des subventions des associations culturelles employeuses proviennent des collectivités locales, et plus particulièrement des communes. Les collectivités sont donc les premiers soutiens des associations culturelles employeuses. Pour faire le lien avec la question précédente, l’évolution des modes de contractualisation fait peser par endroits un risque confusion sur la nature de la relation qu’entretiennent associations et pouvoirs publics, et installe les associations dans un rôle de prestataires plutôt que dans un rôle de partenaires. Instrumentalisées par les politiques locales, les associations sont alors soumises à des injonctions parfois paradoxales et à des procédures de contrôle et d’évaluation extrêmement pesantes. Parmi les difficultés pointées comme problématiques par plus de quatre associations sur dix, on trouve ainsi la difficulté à rendre visible et à partager le projet associatif avec les financeurs, les difficultés liées à la complexification et à la bureaucratisation de la gestion associative, ou encore les difficultés liées à la baisse ou à l’émiettement des financements publics. Une préconisation serait ici bien entendu de favoriser les démarches de coconstruction des politiques publiques et les partenariats sur le temps long. Dans le contexte actuel, il conviendrait aussi de concevoir des plans de soutien ou de relance attentifs à l’emploi et aux conditions de travail, prêts à assouplir les contraintes administratives et soucieux de limiter la course aux projets et de rémunérer à leur juste valeur les échanges culturels à l’œuvre sur leur territoire.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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En téléchargement : Enquête nationale sur les associations culturelle employeuses en France

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