Instant classique – 22 mars 1882… 139 ans jour pour jour. L’histoire de l’opéra Le Duc d’Albe, de Donizetti, est celle d’un phénix qui n’en finit plus de renaître de ses cendres : création, oubli, redécouverte, oubli, enregistrement, oubli… À quand l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris ?

Gaetano Donizetti rêve depuis longtemps de conquérir Paris, qui est en 1839 la capitale de la musique. Il offre bientôt à la salle Le Peletier une version française de Poliuto (Les Martyrs) qui n’avait pas pu être monté à Naples pour des raisons à la fois politiques et tragiques avec le suicide d’Adolphe Nourrit. Il présentera également, quelques semaines avant ces Martyrs, La Fille du régiment, qui lui attire les foudres de Berlioz.

Mais avant tout cela, l’omniprésent et inévitable Scribe lui propose ou plutôt lui recycle un livret qu’il avait conçu pour Fromenthal Halévy, lequel l’avait refusé. Il s’agit du Duc d’Albe. Pour en connaître la trame, c’est assez simple, reportez-vous aux Vêpres siciliennes de… Verdi. Car Scribe recyclera (encore) son texte pour ce dernier en 1855. Mais que va donc faire le duc d’Albe, austère et sanguinaire gouverneur des Flandres, en Sicile ? Mais rien, justement ! Scribe transforme les méchants Espagnols en méchants Français et le vilain duc d’Albe en vilain Montfort, avec un finale assez différent… et le tour est joué.

Donizetti se lance donc dans ce projet au moment où il travaille aux deux œuvres précitées pour Paris. Sa nouvelle partition est elle aussi destinée à la salle Le Peletier, siège de l’opéra de Paris. Or, Léon Pillet en prend la tête aux côtés de Duponchel au printemps 1840. Si Les Martyrs pourront y être présentés le 10 avril, le Duc d’Albe, lui, ne verra jamais le jour. La faute à l’incorrigible Rosine Stolz, omnipotente maîtresse de Pillet, qui n’aime pas Donizetti et qui fait tout pour l’empêcher de monter l’œuvre, en attendant de provoquer un gros pataquès autour du Prophète de Meyerbeer

Le duc d’Albe rejoint donc les cartons et y reste jusqu’en 1881, lorsque Lucca, l’éditeur rival de Ricordi, rachète la partition parmi des papiers de Donizetti et la confie à Matteo Salvi, élève de ce dernier, qui compose un air aux allures de tube pour les ténors (Pavarotti l’a maintes fois chanté), « Angelo casto e bel ». Le librettiste Zanardini traduit le livret en italien et le simplifie. C’est cette version qui est créée triomphalement voici cent trente-neuf ans au Teatro Apollo de Rome.

Mais ce nouveau Duca d’Alba retombe aussitôt dans l’oubli pendant sept décennies. Il revient en concert en 1951 mais c’est surtout Thomas Schippers qui le ressuscite une nouvelle fois au Festival de Spolète voici soixante ans. C’est un extrait de l’enregistrement de cette renaissance que je vous propose, avec le finale très donizettien du premier acte.

Mais le phénix retombe en cendres après ce coup de projecteur pour ne revenir timidement que dans les années 2000 dans sa version française, consacrée par deux enregistrements, à l’indispensable festival de Montpellier en 2007 sous la baguette d’Enrique Mazzola d’abord, puis plus récemment avec le non moins indispensable label Opera Rara, sous la direction de Mark Elder. Mais honneur au pionnier Schippers ! À quand l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris, comme une revanche après plus de cent quatre-vingts ans et pour conjurer le sort du Phénix ?

Cédric MANUEL

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