fbpx

Sélectionner une page

Avignon Off – “Molly B.” : à chaque réalité de James Joyce, la musicalité propre à Cécile Morel

Avignon Off – “Molly B.” : à chaque réalité de James Joyce, la musicalité propre à Cécile Morel
Publicité

La Molly Bloom de James Joyce trouve en Cécile Morel une interprète d’une belle finesse, qui conjugue sensualité abandonnée et opiniâtre maîtrise. Si le texte perd aujourd’hui un peu de cette vitalité propre à tout scandale, la comédienne réussit la prouesse de le déployer à nouveau pleinement.

Tandis que nous entrons dans la salle, Cécile Morel marche paisiblement sur la scène, en des va-et-vient qui suivent sa pensée, muette, soulignée par un léger mouvement de lèvres. Ceux qui ont en mémoire la longue épopée de James Joyce se souviennent certainement du dernier épisode d’Ulysse, intitulé « Pénélope », qui met en scène Molly, réveillée dans la nuit par le retour de son mari Léopold Bloom dont nous avions suivi jusqu’alors les pérégrinations dans les rues réelles et fantasmées de Dublin.

Sexe, chant et physique

Dans ce roman, les femmes n’ont pas la parole, à l’exception de Molly dont la logorrhée est à la fois abondante et mutique. Elle ne parle pas stricto sensu, James Joyce ayant eu l’idée géniale de se glisser au cœur même de sa pensée, qu’il traduit non seulement par un flux débordant d’impressions et de souvenirs, mais encore par une construction syntaxique en huit paragraphes – sur plusieurs dizaines de pages –, qui ne s’embarrasse d’aucune ponctuation.

Le long monologue de Molly B. se résume à trois préoccupations : le sexe, le chant et son physique – ou peut-être même à une seule : le corps, comme pur instrument de jouissance pour soi. Les hommes et toute altérité possible – les femmes aussi sont ridiculisées – ne sont que prétextes à un retour égocentré : réels ou fantasmés, les amants ne sont qu’une même déclinaison de son seul désir. Prêtre (évêque ?), officier, jusqu’au poète dont la rencontre doit aboutir à l’asservissement sexuel afin de devenir la muse célébrée, sont brocardés dès lors qu’ils pénètrent son intimité sexuelle. Il y a de fait une égalité des hommes à cet endroit, quelle que soit leur fonction sociale officielle : tous sont soumis à l’impériale insatiabilité de cette femme.

Nous suivons ainsi une à une les aventures sexuelles de cet être en attente irréfragable de tendresse, physique, vénérienne. On mesure, à l’écoute de ce texte, combien La Vie sexuelle de Catherine M., voire bien des combats féministes prétendument originaux, n’ont rien d’inédit. Il existe un courant souterrain, porté par des personnalités des deux sexes, qui traverse l’Histoire.

Le récit détaillé des péripéties et autres passades corporelles de Molly B peut parfois lasser, tant elles semblent frappées d’une extériorité étonnante. Le titre complet du spectacle est : Molly B. Une heure dans la peau d’une femme. Une peau circonscrite à la seule dimension érotique, importante peut-être, mais qui ne constitue pas un être en plénitude. Le Cantique des Cantiques, poème suprême de la rencontre sensuelle et mystique, célèbre déjà cette complétude depuis les temps anciens. Mais l’heure est ici nocturne, onirique, entre songe fantasmagorique et appétit sexuel. Tout est à fleur de peau, au sens propre de l’expression, c’est-à-dire coupé de toute forme d’intériorité : seule la décharge charnelle et crue occupe l’espace, tout l’espace.

Une altérité avortée

Il est un passage très beau – et magnifiquement interprété – qui esquisse une intériorité autrement plus intéressante, parce que nuancée : la perte de l’enfant. La manière dont Cécile Morel blottit ses chaussures contre sa poitrine, telle la dépouille d’un nouveau-né recueilli au creux des entrailles maternelles, aurait mérité un déploiement qui ne vient pas, le texte se tenant à la lisière de la souffrance. Cette scène intègre le seul questionnement moral et existentiel de la pièce : l’habit qu’elle a tricoté devait-il vraiment être déposé dans le cercueil de l’enfant ? La maternité apparaît comme un possible lieu d’altérité, qui ne consiste pas d’abord à prendre et dominer de force, mais à donner et respecter devant la fragilité.

L’échec de cette ouverture convertit la féminité en instrument de conquête, en moyen de jouissance brute. Molly B domine de toute sa séduction les êtres qu’elle croise. Sa maîtrise, sa toute-puissance s’exerce tant à l’encontre de ses amants que de son propre mari, dont elle a télécommandé dans l’ombre la demande en mariage. Elle ne trouve sa non-maîtrise que dans l’orgasme, moment irréductible de la condition humaine qui implique une dépossession de soi. Une liberté personnelle réduite au coït, pour sa satisfaction propre, sans la brisure de l’altérité.

Il y a pourtant cette conclusion, ultime parole avant l’engloutissement de la nuit : « … et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui. » Un simple « oui » qui, par sa position finale dans le texte, soulève le voile ténu de la fidélité, d’un engagement au-delà des éphémères et successives pulsions qui traversent l’héroïne. À moins qu’il ne se réduise à un « oui » supplémentaire, donné aussi négligemment qu’un baiser à l’amant, selon la fugace et volage envie  : « Une femme a besoin d’être embrassée au moins vingt fois par jour à peu près pour qu’elle ait l’air jeune ça ne fait rien par qui du moment qu’on aime ou qu’on est aimée par quelqu’un si l’homme que vous voudriez n’est pas là ».

Une comédienne tout en saillies

Il est toujours délicat d’esquisser certaines réserves sur un texte devenu mythe romanesque dès sa parution ; elles tiennent peut-être à ce que l’épisode est séparé de son tout, à ce que les aspirations de la femme ne font plus écho à la quête de l’homme (et inversement, comme en miroir). Ces réserves tombent néanmoins en partie devant le jeu singulier, tout en saillies, de Cécile Morel. Son jeu corporel intègre la performance physique, épouse le mouvement d’une locomotive –  étymologiquement « locus-motivus », lieu en mouvement – dont la sonnerie retentit dans le lointain, mime le combat vital et la course effrénée, figure l’excitation (évidemment) sexuelle…

Si Cécile Morel déploie ainsi une palette de jeu d’une grande diversité et d’une puissante maîtrise – à l’image de son personnage –, elle apporte par ailleurs au texte de James Joyce une résonance musicale inattendue. C’est probablement la plus belle trouvaille de la proposition artistique qui nous est faite : tous les chants mentionnés par l’écrivain irlandais sont interprétés avec grand talent sur scène, de la chanson traditionnelle irlandaise aux airs d’opéra. La comédienne tisse des parallèles entre chaque événement et une tonalité, entre la voix et le son de la vie. Comme une sorte d’oreille absolue, elle entend les notes, la mélodie en chaque posture masculine, en chaque variation sensuelle. À chaque réalité sa musicalité propre.

Pierre MONASTIER et Pauline ANGOT

 



SPECTACLE : Molly B. Une heure dans la peau d’une femme

Création : date inconnue
Durée :
55mn
Public : à partir de 16 ans

Texte : Cécile Morel, adapté de Ulysse de James Joyce
Mise en scène : Cécile Morel
Avec Cécile Morel
Création lumières : Jean-Pierre Nepost
Production : Passage Productions (François Nouel : +33 6 74 45 38 64)

Crédits photographiques : L. Lafuma



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 16 juillet 2019 au théâtre des Lila’s (Avignon)

– Du 5 au 24 juillet 2019 à 16h30 : théâtre des Lila’s, Avignon Off (relâche les mercredi 10 et 17 juillet)

.

Cécile Morel (Portrait de L. Lafuma)



Découvrir toutes nos critiques de spectacles



 

Publicité

Laisser un commentaire

Soutenez le Mag’

100% indépendant, gratuit et sans abonnement ! Soutenez votre journal !

Restez informé !