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Bérengère Dautun, une vie après la Comédie-Française

Bérengère Dautun, une vie après la Comédie-Française
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Il y a près de 35 ans, elle jouait dans la Cour d’honneur avec la troupe du Français ! Depuis son départ de la Comédie-Française et la création de sa compagnie, Bérengère Dautun n’a rien perdu de cette joie de vivre qui la caractérise. Le regard vibrant, elle nous raconte l’accouchement de son dernier enfant : un spectacle sur une femme qui la fascine depuis longtemps, Lou Andreas Salomé. Après une soixantaine de représentations à Paris, la pièce fait escale à Avignon, à l’Espace Roseau Teinturiers, pour le mois de juillet.

Entretien avec une artiste à la joie pétillante et communicative, de son apprentissage avec René Simon à la création de sa dernière pièce.

Quels ont été les chemins qui vous ont conduite à devenir comédienne ?

J’ai commencé par la danse avant d’étudier au cours Simon, qui m’a présenté au Conservatoire : René Simon voulait impérativement me garder dans sa classe. En 1961, j’ai obtenu le premier prix de comédie classique, première nommée, ce qui était à l’époque extraordinaire. Maurice Escande, alors administrateur de la Comédie-Française, venait d’engager sa filleule Myriam de Colombi et ne pouvait donc pas me prendre. Il m’a dit : « Dès que je peux, je te prends ». J’ai donc commencé ma carrière en jouant des tragédies, Les Justes d’Albert Camus, des choses fabuleuses… Maurice Escande m’a finalement rappelé et je suis entré au Français en 1964, comme pensionnaire. Toutes les tragédies me sont tombées dessus, tandis que les sociétaires étaient en vacances : j’ai joué l’Émilie de Cinna, la Pauline de Polyeucte… J’ai beaucoup aimé ce dernier rôle car Pauline est l’une des seules femmes qui aient droit, dans la tragédie classique, à deux amours : c’est subversif !

Vous devenez ensuite sociétaire, en 1972.

Oui, tout à fait, grâce à Jacques Charon, avec qui j’ai joué Le Malade imaginaire partout dans le monde. Ensuite, Pierre Dux [administrateur de la Comédie-Française de 1970 à 1979, NDLR] a absolument voulu que je joue Arsinoé dans Le Misanthrope, en 1977 : il en a fait une amoureuse, et non une vieille femme aigrie ; jamais personne n’avait joué ce personnage ainsi ! Béatrice Agenin interprétait une Célimène de 20 ans et moi, avec seulement dix ans de plus qu’elle, devenait une jeune femme en possibilité d’aimer ; mais son temps vis-à-vis des hommes était passé.

Y a-t-il une pièce ou un rôle qui vous a particulièrement marquée, entre votre entrée à la Comédie-Française en 1964 et votre sortie en 1997 ?

En soi, le rôle que j’ai le plus aimé, c’est Bérénice. C’est le don d’elle-même qui est magnifique, son effacement, son renoncement et son départ ! J’ai adoré ça. Après trente-sept ans de Comédie-Française, je suis devenue sociétaire honoraire, puis j’ai fondé ma compagnie.

Nous sommes à Avignon, qui commémore cette année Jeanne Moreau à la Maison Jean-Vilar. Avez-vous eu la joie de jouer, comme elle, dans la Cour d’honneur ?

Oui, j’ai joué dans Macbeth, mis en scène par Jean-Pierre Vincent [en 1985, NDLR]. Je peux vous dire que c’est une expérience unique, quand vous êtes là, devant ce mur, et que le vent souffle… C’est fabuleux !

Cela n’a pas été dur de quitter pareille institution ?

Ce peut être dur, mais si nous restons tous sociétaires, comment voulez-vous que les jeunes puissent le devenir ? Devenir sociétaire, cela signifie qu’on vient de Molière, et c’est vrai que c’est un bonheur, une fierté : nous descendons de Molière ! Après ça, vous donnez vos parts de société à un jeune qui va reprendre votre place. Faire partie de cette chaîne est merveilleux. Si on garde les sociétaires toute la vie, la Maison ne bouge plus, c’est la mort ! Il faut une évolution constante, pour que les jeunes prennent de nous et que nous prenions des jeunes : la vie consiste en cet échange permanent d’apprentissage des uns des autres et d’amour… d’amour surtout !

Il y a donc une vie après la Comédie-Française ?

Bien sûr qu’il y a une vie après la Comédie-Française ! J’ai eu la chance, comme je vous le disais plus tôt, de ne pas avoir été engagée tout de suite. J’ai commencé ma carrière ailleurs et j’ai continué tout le temps où j’étais au Français à faire des festivals, de la radio, de la télévision… Quand je suis partie, mon chemin ne faisait que continuer. Il est absolument impératif d’avoir une vie pendant la Comédie-Française ; elle n’est qu’un petit microcosme privilégié, certes merveilleux, mais qui n’est qu’une partie du théâtre immense.

Pourquoi avoir choisi comme nom de compagnie « Titan – Gérengère Dautun » ?

C’est un petit secret. Lorsque mon mari, le professeur Christian Cabrol, était petit, il répondait à qui lui demandait son prénom : « Titan ». Alors j’ai appelé ma compagnie ainsi, en amour de mon mari. Tout est amour !

Après avoir tant joué, vous deviez avoir des désirs de mise en scène précis : quelles pièces avez-vous choisies ?

La première pièce que j’ai créée, je la portais depuis longtemps : Les Cahiers de Malte de Laurids Brigge [roman de Rainer Maria Rilke, NDLR]. Personne n’a jamais fait ça, même pas Laurent Terzieff ! J’en ai fait un dialogue entre deux, un mort et un vivant, entre le fils Malte qui arrive complètement perdu à Paris et sa mère, morte, mais dont la présence le conduit et lui apprend à vivre. L’amour de sa mère morte le fait vivre. Ce passage de relai m’intéresse.

À vous écouter, tout n’est qu’histoire de transmission : la Comédie-Française, le sujet de vos pièces, le théâtre même…

Il est pour moi essentiel de transmettre parce que j’ai tout à fait conscience que ce que je sais, peu de gens le savent. Je dois impérativement le transmettre. J’ai devoir de transmettre l’art que j’ai. Il ne faut rien garder pour soi. Tout ce qu’on garde pour soi est perdu.

Votre nouveau spectacle, Cantate pour Lou von Salome, est joué en ce moment à Avignon, après une soixantaine de représentations à Paris. Comment est né ce projet ?

Lou… Lou… Je la portais en moi ! Cette femme me fascine. Elle avait tout à la naissance : l’intelligence, la beauté… elle était, je pense, une surdouée. À la mort de son père, elle ne vit qu’avec une pauvre mère qui ne comprend rien à elle. Elle a su se servir des gens autour d’elle, à commencer par le pasteur qui l’a menée à l’université. Petit à petit, elle a séduit tous les êtres. Elle avait ce don incroyable de savoir ce que devait devenir chaque personne qu’elle rencontrait : elle la faisait naître ! Elle a formé, alors qu’elle n’avait que vingt-et-un ans, une trinité avec Nietzsche et Paul Rée. Les deux hommes espéraient bien coucher avec elle ; elle n’a jamais cédé et a permis à Nietzsche, par cette absence, de créer Zarathoustra : parce que Nietzsche n’a pas pu posséder, en tant qu’homme, cette jeune femme, il a créé le surhomme, Zarathoustra. Lou est incapable de coucher avec un homme plus âgé qu’elle, parce que celui-ci est comme un dieu : on ne couche pas avec un dieu, y compris son mari Andreas, qui s’est imposé à elle !

Mais il y a bien eu la rencontre avec Rilke…

Oui. Un jour, elle rencontre ce jeune homme, qui a quinze ans de moins qu’elle. Ce n’est pas le père. Là, le corps s’ouvre. Et Lou l’aide à devenir Rilke. On connaît la suite… Reste sa rencontre avec Freud. Dès qu’elle entend parler de lui, elle s’en va le rencontrer. Elle est entière. Elle l’approche et se met à son école pendant six mois. Au bout de ce temps, outre l’amitié indéfectible qui se crée entre eux, elle devient la première femme psychanalyste.

Avec Lou, vous avez décidé pour la première fois, non pas d’adapter un texte, mais de passer à l’écriture.

J’ai beaucoup adapté, mais c’est effectivement la première fois que j’écris. J’ai pensé à Persona de Bergman, parce que j’ai voulu écrire ce texte avec deux Lou : Sylvia Roux interprète une Lou jeune ; j’interprète tous les autres personnages autour, de la Lou plus âgée à Freud, Rilke et Paul Rée.

Qu’apporte l’expérience de l’écriture ?

J’avais déjà créé mon style avec les différentes adaptations précédentes, mais j’ai vraiment sorti toute cette écriture qui m’est particulière, du moins paraît-il. Je portais tellement Lou en moi qu’il me fallait l’écrire.

Qu’est-ce que vous aimeriez que le spectateur comprenne de Lou Andreas Salomé, après avoir vu votre pièce ?

J’aimerais qu’il comprenne qu’elle mène à tout, à l’ouverture d’esprit, à la liberté, au bonheur de vivre. C’est ce qu’elle dit à la fin : « J’ai goûté chaque instant de ma vie. » Chaque instant est unique. La beauté du monde est à regarder à chaque seconde, et chaque seconde n’est pas la même. C’est ça que je voudrais que les gens gardent.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

Spectacle : Cantate pour Lou von Salome, mise en scène Anne Bouvier, avec Bérengère Dautun et Sylvia Roux

  • Où ? Espace Roseau Teinturiers à Avignon
  • Quand ? Tous les jours à 16h55
  • Comment ? Tél. : +33 4 90 03 28 75
  • Combien ? 19-13-10 €


Photographie de Une – Bérengère Dautun et Sylvia Roux (DR)



 

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