Actuellement en tournée, le duo féminin de Birds on Wire ne cesse de surprendre en affirmant un talent ludique et décomplexé pour les reprises, de Jacques Brel à Pink Floyd. Un art parfois victime de préjugés et pourtant source d’une véritable créativité.

Leur tube, Le Jeu de la Marelle, reprise d’un succès brésilien des années 1970, a tourné en boucle sur les radios et envoûté notre été. Nous les avions rencontrées à Arles, dans une version post-COVID cousue main du festival Les Suds. Sous les platanes du cimetière médiéval Les Alyscamps, adossé à la chapelle Sainte-Arcuse, la magie de leurs voix accompagnées d’un « cello » opérait à fond. Même les merles s’en mêlaient, n’hésitant pas à faire le contre-chant, « like a bird on a wire ».

Mais quelle différences y a-t-il entre un arrangement (avec ou sans droits), une adaptation (terme consacré aux reprises de musique classique), une reprise (chansons actuelles), une “cover” (terme anglais pour la reprise), un “mash up” voire un “medley” (terme anglais pour le pot-pourri) ? Rosemary Standley, également chanteuse – entre autres – du groupe pop rock Moriarty, et Dom La Nena, qui prépare en parallèle un disque avec le Brésilien Marcelo Camelo, nous font comprendre avec délicatesse toute la distance qu’il y a de l’industrie à la poésie. Interview.

Faut-il être décomplexé pour faire des reprises ?

Dom La Nena Nos cultures d’origine favorisent la reprise. Au Brésil où j’ai en partie grandi, à Porto Alegre, la bossa nova et le mouvement du Tropicalisme ont créé des communautés musicales très fraternelles. Chacun reprend avec beaucoup de liberté les musiques des uns et des autres, et peut les interpréter à son gré sur des rythmes, des mélodies et des harmonies différentes de leurs auteurs. Bien que Franco-brésilienne, j’étais à l’origine plutôt psychorigide, mais c’est à cause de mes études classiques : il ne fallait pas déplacer une virgule ! Maintenant, j’assume des choix plus décalés.

Est-ce que l’art de la reprise est aussi bien vu en France ?

Rosemary Standley Il y a plus de préjugés. On me demande souvent : « Quand vas-tu chanter tes propres compostions ?» Est-ce une question qu’on poserait à un chanteur d’opéra ? Aux États-Unis, le pays de mon père qui vient de l’Ohio, personne ne sait plus qui a écrit certaines mélodies : le blues noir l’a très bien compris ! Woody Guthrie, par exemple, est passé dans le patrimoine. Il y a quelque temps, un critique musical français s’est étonné qu’on chante Who by Fire de Leonard Cohen de façon solennelle, alors que ce n’était pas l’intention de l’auteur. Nous pensons qu’une fois écrites, les chansons comme les enfants ne nous appartiennent plus. Et pour éviter les polémiques, voire le refus des auteurs ou des ayants droit, nous ne déposons pas les droits de nos arrangements. Nous arrangeons « gratuitement » mais au moins, nous sommes libres !

Dans quel patrimoine musical puisez-vous ? Quelles sont vos sources de d’inspiration ?

Dom La Nena – On ne vient pas du même continent : Rosemary est Franco-américaine, moi Franco-brésilienne, et on a dix ans de différence. Mais on a en commun la chanson française des années soixante-dix, la musique folk nord-américaine, le rock et la musique populaire brésilienne. Ce sont les musiques que nos parents écoutaient : Pink Floyd, Joan Baez, Barbara, Os Mutantes, le groupe culte de la brésilienne Rita Lee, sans oublier bien sûr la musique classique, Purcell et Monteverdi.

C’est sur ce patrimoine commun que vous vous retrouvez ?

Rosemary Standley – Nous nous sommes d’abord rencontrées autour de berceuses, pour un de mes projets avec la Cité de la Musique. On m’avait parlé de Dom La Nena et ça a très bien marché ! Mais Dom a d’abord fait un parcours de musicienne classique, avant d’aller vers les musiques actuelles, alors que moi, j’ai fait le chemin inverse, de la country au chant lyrique… Dès lors, notre pari est moins d’avoir en commun un patrimoine que de mettre Purcell, les Doors, les ballades irlandaises et la chanson brésilienne au même niveau. C’est là qu’on se retrouve.

Dans quel esprit travaillez-vous vos interprétations ?

Dom La Nena – À la base, on vise l’épure sur chaque morceau… Mais ça ne marche pas toujours. Pour Les Berceaux, nous sommes allées au plus simple. Sur Solitude de Purcell, ce n’était pas trop possible ; il fallait passer de l’état brut à l’arrangement… Sur Filhos de Gandhi de Gilberto Gil, simple ou étoffé, nous ne nous sommes pas posé la question. On a joué, joué, joué et vu ce qui se passait.

Rosemary Standley – Chaque morceau a son cheminement propre. Sur la place de Brel me travaillait depuis longtemps et il est arrivé presque prêt. When you’re strange des Doors, on le traînait depuis huit ans. Nous avions commencé à jouer ensemble en 2012, puis nous nous sommes arrêtées car nous avons eu des enfants… Et là nous nous sommes dit : si on réessayait les Doors ? Au lieu d’une rythmique au clavier, nous avons pris l’harmonium : c’était encore trop sage ! Alors nous avons fait un travail de son, un jeu avec When I ride du groupe Moriarty, chanson écrite en 2013-2014, pour que ce soit un peu plus décalé. Quand une chanson chevauche une autre, on appelle ça un ‘‘mash up’’ en anglais !

Vos seuls instruments sur scène sont un violoncelle et un aspirateur : est-ce une contrainte ?

Dom La Nena – Pour nous, le violoncelle n’est pas un instrument destiné à nous accompagner. C’est une troisième voix à part entière. Or le violoncelle n’est pas un instrument soliste, donc en effet, ce n’est pas toujours facile à gérer. Parfois on le dédouble :  j’enregistre et fais en direct une boucle sur laquelle je joue à nouveau. Ça devient une conversation à quatre… Les petites percussions, les petits instruments, l’aspirateur, c’est surtout pour l’ambiance et le jeu de scène !

Est-ce que toutes les langues sont bonnes à chanter en reprise ?

Rosemary Standley – Birds on Wire « reprend » en douze langues, en bulgare, en catalan, en espagnol, en breton, en russe, en allemand, en arabe, en créole de la Réunion, en italien, en portugais, en français et en anglais. Nous avons même cherché en japonais mais nous n’avons rien trouvé. Mais la langue en fait importe peu. C’est la chanson qui décide, sa mélodie et ce qu’elle nous raconte, c’est-à-dire ce que nous voulons, nous, raconter (rires). Ce dialogue poétique, nous le poursuivons avec la peinture sur notre dernier album, qui apporte encore un autre éclairage sur les morceaux. Sur Sacada par exemple, une chanson de Violeta Para, son amoureux est parti et elle se lamente. Alors nous avons choisi une peinture du XVIIe siècle qui montre la jeune femme jetant son amant dans le puits… L’idée reste la même. Il s’agit de balader notre auditeur, qu’il ne sache plus où il est, ni avec qui, et surtout qu’il oublie ses références. On veut le dérouter.

Propos recueillis par Kakie ROUBAUD

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ALBUM – Ramages, de Birds on Wire Rosemary Standley & Dom La Nena / Label Air Rytmo

En tournée
09/09/20 : Hall de Paris, Moissac (82)
24/09/20 : Centre Culture Paul B, Massy (91)
25/09/20 : Le Métaphone, Oignies (62)
19/01/21 : L’Olympia Bruno Coquatrix, Paris (75)
22/01/21 : Le Métaphone, Oignies (62)
28/01/21 : Espace Vélodrome, Plan-les-ouates, Suisse
31/01/21 : Turnhalle, Bern, Suisse
12/07/21 : Théâtre Verdière de la Coursive, La Rochelle (17)

 



Crédits photographiques : Florent Gardin