Ni religion, ni art, ni amour : Bruno Dairou saisit avec force le Caligula de Camus

Ni religion, ni art, ni amour : Bruno Dairou saisit avec force le Caligula de Camus
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AVIGNON OFF  Caligula, la célèbre pièce de Camus, est ressaisie avec grand talent par la compagnie des Perspectives, qui en respecte la grandeur tout en y apportant une touche résolument contemporaine. Un équilibre d’autant plus précieux qu’il est bien rare aujourd’hui.

Quand on parle de Caligula, de Camus, comment ne pas aussitôt rendre hommage au regretté Michel Bouquet, qui a créé le rôle du jeune et fragile Scipion, en 1945, au théâtre Hébertot ? Face à lui, à l’époque, Gérard Philipe dans le rôle de l’empereur, Georges Vitaly dans celui de l’ancien esclave affranchi Hélicon ou encore Margo Lion dans le rôle de la maîtresse Caesonia.

C’est à ces monstres sacrés que succède, près de 80 ans plus tard, la compagnie des Perspectives.

Caligula met en scène l’empereur qui, au lendemain de la mort de sa sœur et amante Drusilla, disparaît par temps orageux pour réapparaître soudain, trois jours plus tard, en une résurrection inversée. La référence au Christ, explicitement voulue par Albert Camus, est renforcée dans la présente mise en scène par l’apparition d’un Antoine Laudet dégoulinant et comme revêtu d’un linceul. Un peu plus tard, il mimera même une nouvelle crucifixion, des fois que l’allusion ne serait pas claire.

Lui, César, le prince des artistes et de la sensibilité, l’amoureux de la vie et de la chair, se meut à son retour en tyran recherchant un absolu, « un besoin d’impossible » comme il le dit, dont Dieu est le radical absent. Il se fonde sur une vérité simple : « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. »

Cette vérité est le renversement de toute possibilité de salut : elle l’anti-sens, l’anti-vie éternelle. Caligula l’applique avec une logique implacable, avec acharnement, affirmant un arbitraire total dès lors qu’il n’existe plus de nécessité venue d’en haut. Les dieux sont déchus pour n’avoir jamais existé. Reste à César d’assumer avec rigueur et précision les conséquences fatales de cette vérité sans religion, sans art et sans amour – le fameux triptyque qui revient tout au long de la pièce. C’est à ce prix que la vérité rend libre, affirme Caligula, singeant la parole de Jésus dans l’évangile de Jean : « Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté. »

Dans la mise en scène proposée par Bruno Dairou, on repère bien quelques maladresses, quelques scories de jeunesse… des broutilles. C’est une très belle proposition qu’ils nous font. Antoine Laudet, à son entrée en scène, nous fait craindre une interprétation adolescente de l’empereur ; il n’en est heureusement rien. Au contraire, le comédien déploie une palette de jeu tout à fait remarquable.

Face à lui, tous les autres acteurs tiennent : Céline Jorrion est une belle Caesaria, tout en passion et déchirement ; Pablo Chevalier joue un Scipion d’une subtile vulnérabilité face au mal dont il est un précaire reflet ; Antoine Robinet est d’une parfaite solidité dans le rôle complexe d’Hélicon, ancien esclave et pourtant toujours docile au maître ; Josselin Girard nous soutire enfin quelques rires (il y en a !) tandis qu’Édouard Dosseto interprète le raisonnable Cherea, littérateur malin et peu à peu chef de la conjuration.

L’immense qualité de cette proposition artistique est de servir le texte de Camus avec fidélité, sans l’ensevelir sous de possibles géniales idées de mise en scène, qui ne sont souvent – pour paraphraser un autre disparu récent, Michel Vinaver – que des mises en trop, tout en proposant une approche contemporaine, ancrée dans notre temps : un sobre carré au sol qui symbolise le palais impérial, quelques cubes qui deviennent tour à tour colonnes, fauteuils ou trône, ou encore une mise en lumière à la fois sobre et parfaitement efficace, que domine logiquement la noirceur.

Nulle prétention, donc, à un énième “dépoussièrement” d’un classique prétendument daté : le texte de Camus, avec ses répliques qui rivalisent de profondeur, est parfaitement d’actualité, par ce qu’il dit de l’homme face au néant, par ce qu’il énonce jusqu’à l’absurde des enjeux de vérité, de liberté, de cette égalité devenue aujourd’hui un succédané d’absolu – des enjeux, finalement, liés à l’absence définitive de Dieu, de l’art et de l’amour.

Je ne résiste pas, en conclusion, à l’envie de citer une parole d’Albert Camus lui-même, dans sa préface à l’édition américaine de Caligula, tant elle porte de sens encore aujourd’hui (là encore, nul besoin de dépoussiérer).

« J’ai peu d’estime pour un certain art qui choisit de choquer, faute de savoir convaincre. Et si je me trouvais être, par malheur, scandaleux, ce serait seulement à cause de ce goût démesuré de la vérité qu’un artiste ne saurait répudier sans renoncer à son art lui-même. »

La pièce est visible au théâtre de l’Oulle, du 7 au 30 juillet, à 11h15, avant une tournée que l’on espère prolifique, tant elle mérite d’être vue.

Pierre GELIN-MONASTIER

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Renseignements et tournée : Compagnie des Perspectives

Spectacle vu au Studio Hébertot le vendredi 13 mai 2022
Le spectacle est à voir au théâtre de l’Oulle (Avignon) du 7 au 30 juillet 2022 à 11h15

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Antoine Laudet dans Caligula (© Philippe Hanula)

Antoine Laudet dans Caligula (© Philippe Hanula)

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