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Ce que veulent les entreprises de l’ESS des pays du Sud

Ce que veulent les entreprises de l’ESS des pays du Sud
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Lorsqu’on parle d’ESS en Afrique, les Français entendent d’abord le mot Afrique, c’est-à-dire pauvreté, plus que le sigle ESS qui appelle l’autonomie et la solidarité. Pourquoi préférer l’aide des ONG plutôt que la coconstruction ? Un triste reste du colonialisme ? Analyse de notre chroniqueur Philippe Kaminski, auteur d’une charte en huit points avec six entreprises de l’économie sociale en Côte d’Ivoire…

Tribune libre et hebdomadaire de Philippe Kaminski*

En novembre 2017, j’ai eu le privilège de visiter plusieurs entreprises d’Économie Sociale de Côte d’Ivoire. J’ai ensuite constitué un groupe de travail avec six d’entre elles, pour définir ensemble les principes et les attentes qui les réunissent et qui les distinguent de leurs consœurs des économies dites développées. De là est née une charte en huit points que j’ai présentée, en octobre 2018, au Forum Mondial de l’Économie Sociale qui s’est tenu à Bilbao. Je dois retourner prochainement à Abidjan, et j’y verrai avec mes amis quelles suites il convient de donner à notre initiative. J’ai cru bon de résumer dans cette tribune l’état actuel de nos réflexions, à la lumière des réactions que j’ai recueillies en France au cours de ces derniers dix-huit mois.

J’y suis désormais habitué : lorsque je parle de l’ESS ivoirienne à un dirigeant de l’ESS française, son visage se ferme et je vois qu’il a une furieuse envie de parler d’autre chose et de botter en touche. Car il pense que je veux lui piquer des sous. Il n’imagine pas autre chose. Nous avons déjà nos pauvres, feint-il d’expliquer doctement. Et ils sont nombreux. Notre programme de générosité est bouclé pour les cinq prochaines années. Vos Africains peuvent toujours déposer un dossier pour notre futur programme quinquennal qui viendra après

ESS veut dire autonomie et solidarité, solidarité dans l’autonomie ; mais quand vous dîtes « ESS en Afrique », on n’entend plus ESS, on entend seulement Afrique, et on comprend uniquement coopération et programmes d’aide humanitaire. Il y a là un premier mur de préjugés à abattre. Les entreprises que j’ai rencontrées là-bas sont pauvres comme Job, mais elles donnent des jobs aux pauvres et ne comptent que sur elles-mêmes pour le faire. Chacun y sait, ou y pressent, combien le système bureaucratico-mafieux des ONG et de l’aide au développement est un piège mortel.

Il s’agit là sans doute d’une spécificité ivoirienne. Le pays avait jadis atteint un impressionnant niveau de richesse qui l’a tenu à l’écart d’un trop plein d’aide internationale. La guerre civile l’a depuis précipité dans la ruine, laissant les Ivoiriens face à leurs responsabilités pour reconstruire par eux-mêmes leur économie et leur société. On y est loin des exemples fâcheux de la malheureuse Haïti, ou du désespérant voisin du Nord, ce Burkina Faso qui compte parmi les pays les plus pauvres du monde et où les ONG pullulent au point de rendre toute activité de production impossible, la seule occupation rentable étant le trafic de l’aide et le parasitage de ces ONG, ce qui contribue au maintien de la misère et donc à la perpétuation du système pervers censé l’éradiquer.

D’ailleurs, la présence de l’ESS en Afrique francophone ne doit rien aux programmes d’aide des pays riches. Le nom et le concept y ont été introduits par les Marocains, qui eux-mêmes se sont davantage inspirés des Québécois que des Français. C’est un second mur de réticences à faire tomber : appeler à des partenariats entre les ESS française et ivoirienne n’a rien à voir avec je ne sais quel complexe post-colonial lourd de connotations négatives, c’est au contraire appeler à la rencontre de deux entités qui ne se connaissent pas et qui ont tout à gagner à un rapprochement. Car l’une est riche, mais peine à se renouveler et à s’affirmer ; l’autre est démunie de tout, mais elle bouillonne de créativité. Je n’attends pas de l’ESS du Nord qu’elle apporte des idées à celle du Sud. Le mouvement pourrait plutôt se faire en sens inverse. J’attends d’elle qu’elle s’investisse réellement dans des partenariats actifs, qui fassent pièce aux modèles sclérosés de la coopération et de l’aide humanitaire, qui revitalisent les relations Nord-Sud dans un véritable esprit d’Économie Sociale.

Vaste ambition, dont les huit principes évoqués ci-dessus pourraient constituer les prémisses. Les voici, rapidement commentés :

  1. Les entreprises de l’ESS ont besoin d’un réseau national adapté, pour les représenter, les défendre et contribuer à leur développement ainsi qu’à leur essaimage. Ce réseau ne doit pas prendre le pas sur les entreprises de base, mais il doit être assez bien équipé pour leur offrir des services efficaces. Tout est dans la mesure : ni luxe ni misère, proximité et disponibilité. Il est par ailleurs crucial de trouver les bons mécanismes de contrôle et de gouvernance des ressources du réseau.
  2. Tout fonds de soutien à usage général doit être administré au niveau du réseau par un conseil représentatif des entreprises et organisations de base.
  3. Les entreprises de l’ESS affirment leur forte méfiance vis-à-vis du crédit, y compris et surtout du « micro-crédit ». Une priorité absolue doit être donnée aux fonds propres, en second lieu aux dons.
  4. Le don de matériel est toujours préférable au don d’argent. Et mieux encore que le don : l’achat à prix « cadeau ».
  5. Les entreprises de l’ESS font également part d’une forte méfiance vis-à-vis des logiques de projet, avec leurs objectifs, leur calendrier, leurs modalités de contrôle. Il faut laisser la primauté au marché.
  6. La meilleure ressource est l’épargne interne accumulée, vient ensuite la mobilisation de l’épargne locale. Cela peut prendre du temps et n’aboutir qu’à des montants limités ; mais c’est le prix à payer pour une gestion saine et responsable.
  7. Les chefs d’entreprise sont indispensables et les futurs chefs d’entreprise sont sur place, dans le village, dans la ville. Il faut les détecter et leur mettre le pied à l’étrier. Les conseilleurs, les experts, les coopérants, les ONG… ne pourront jamais les remplacer.
  8. Il ne faut pas que la loi, ou la réglementation fiscale, contraigne les entreprises à sortir trop vite de l’économie informelle. Cela doit se faire à un rythme naturel, car cela correspond (aussi) à un besoin culturel et de reconnaissance, qui vient en son temps.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, notamment en lien avec l’ESS.



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