Lors des dernières élections régionales, la CRESS de la région PACA a appelé à voter Renaud Muselier, non seulement contre le candidat du Rassemblement National, mais également contre tous les sociétaires, qu’elle défend mais ne représente pas. Une attitude très discutable au regard de l’histoire de l’économie sociale.

Actualité de l’économie sociale

Tout le monde a entendu parler du résultat des élections régionales dans cette zone qui n’avait pas qu’à s’appeler PACA. Entre les deux tours, le candidat sortant a reçu le soutien, que l’on n’osera pas qualifier de décisif, de la Chambre régionale de l’économie sociale (CRESS), laquelle a diffusé le communiqué suivant :

La CRESS, l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire (UDES) et le Mouvement associatif régional portent la voix et la représentativité des 12 911 structures associatives, coopératives, mutualistes, fondations, fonds de dotation et entreprises sociales de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur. L’Économie sociale et solidaire regroupe des valeurs et des pratiques de partage, de coopération, de solidarité, d’humanisme, de mixité culturelle et d’utilité sociale pour toutes et tous. Le président de la CRESS, Denis PHILIPPE déclare : Nous ne banaliserons jamais le Rassemblement National (RN), un parti d’extrême droite, qui a une histoire, des références, des valeurs, des soutiens, qui constituent un danger pour notre démocratie. Ne pas prendre une position ferme contre le candidat du RN, c’est prendre le risque de renforcer ses idées contraires à notre projet du vivre-ensemble dans les territoires de notre région, et fragiliser au quotidien la lutte contre les discriminations et les inégalités.

Les trois organisations appellent sans équivoque à faire barrage au RN.

Compte-tenu de la situation électorale dans la région, les trois organisations appellent à voter pour le seul candidat républicain, à savoir M. Renaud MUSELIER et sa liste Notre région d’abord.

Déjà, avant le premier tour, la CRESS s’était jointe au MEDEF et aux autres chambres consulaires régionales pour publier, le jour de la fête du Travail, une déclaration commune d’approbation de l’action du conseil régional (et du gouvernement) en matière d’emploi et de soutien à l’économie. Les élections régionales n’étaient pas explicitement abordées, mais on sentait bien, en filigrane, vers qui se portaient les préférences des milieux économiques. Voici la fin du document :

Dans l’adversité, nous avons appris à nous battre tous ensemble, quels que soient nos champs d’action, pour porter notre voix auprès des autorités. Mais la lumière semble enfin être au bout du tunnel. Pour cette fête du travail, nous disposons d’un calendrier et d’une méthode, annoncés par le président de la République dans le cadre de ses interviews à la presse quotidienne régionale. Il faut prendre très au sérieux ce sujet : pour nos salariés, et plus particulièrement ceux qui ont dû subir des fermetures tout au long de cette année, c’est la perspective durable d’un retour au travail, et donc d’un retour à la vie. Alors aujourd’hui, nous n’avons qu’un seul devoir : être prêts, être à la hauteur de ces quatre étapes annoncées de réouverture que toute la France attend. Nous saurons, à l’échelle de notre territoire tout entier, tous secteurs confondus, prendre nos responsabilités ensemble comme nous l’avons toujours fait depuis le début de la crise […] Et nous n’oublions pas, collectivement et solidaires, nos collègues du monde de la nuit : l’absence de perspectives pour ces professionnels n’est pas une solution, ni sur le plan économique, ni sur le plan sanitaire ! Ils doivent être inclus à ce calendrier de retour à la vie. Il faut être clairs : dans la crise, les collectivités ont été à la manœuvre aux côtés de tous les acteurs du monde économique. La région dont c’est la compétence, a été solide et efficace pour aider tous ceux qui en avaient besoin, sans jamais laisser personne sur le bord du chemin. Comme nous le faisons depuis le début, nous allons donc coordonner nos actions avec la région, pour assurer la réouverture de tous les secteurs. Nous serons prêts ensemble !

Deux tonalités, l’une très professionnelle, l’autre franchement politicienne ; l’une appelant à l’action pour le redressement économique, l’autre reprenant un discours convenu de diabolisation d’un parti politique dont on a le droit de penser ce qu’on veut, mais qui compte parmi ses électeurs, par la force des choses, un nombre conséquent d’adhérents à une structure d’Économie Sociale. Dans le premier cas, il faut féliciter la CRESS d’avoir été associée à une démarche dont les promoteurs ne font pas en général grand cas de l’Économie Sociale. Mais dans le second cas, je m’interroge : quelle mouche a donc piqué Monsieur Denis Philippe ? Espère-t-il que Monsieur Muselier lui en saura gré et lui renverra l’ascenseur ? Croit-il sincèrement avoir été utile ? Et avoir été compris ?

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Je ne sais si d’autres CRESS ont publié des appels semblables. Je pense pour ma part que ces Chambres, encore jeunes, encore fragiles, encore peu reconnues, devraient se garder de toute incursion dans l’arène politicienne, et surtout d’engager ainsi, sans les avoir consultées, les entreprises et les organisations qu’elles sont chargées de défendre (mais non de représenter).

Mais je ne suis pas naïf. J’imagine très bien que Monsieur Philippe appartient à ces gens, assez nombreux, pour lesquels l’élection à la présidence d’une région d’un candidat frontiste serait une catastrophe pire que la Grande Peste et que, face à ce danger épouvantable, tous les engagements de neutralité et de prudence qu’il ont pu prendre auparavant ne pèsent pas lourd.

J’ai assez vitupéré jadis tous ces faux nez de partis politiques qui se sont servis de l’Économie Sociale, n’y voyant qu’un vivier de prébendes et de clientèle, bien plus qu’ils ne l’ont servie. Mais aujourd’hui ces partis sont moribonds. Et je n’accuse pas le président de la CRESS de Provence de n’avoir fait que relayer les consignes de son parti, plaçant les intérêts de celui-ci au-dessus de ceux de l’Économie Sociale. Non ; je pense qu’il est sincèrement persuadé d’avoir agi, en toute bonne foi, pour sauver le pays d’un désastre absolu.

Telle est également la déformation d’esprit des plus acharnés des « militants du climat » qui voient Armageddon à nos portes et ne peuvent concevoir d’action collective qu’à travers ce prisme-là. Dans les deux cas, le spectre de la fin du monde impose sa logique implacable, qui se moque du principe fondamental de l’Économie Sociale, à savoir l’autonomie des sociétaires, qui ont leur temps à eux, et ce temps n’est ni celui des élections ni celui des scénarios du GIEC.

La CRESS de Provence ne représente qu’elle-même et lorsqu’elle invente un nouveau chapitre dans la liste des « valeurs de l’Économie Sociale », à savoir la mixité culturelle, elle s’aveugle dans une vision écolo-correcte de son rôle et commet le péché ontologique de vouloir penser à la place des sociétaires et d’identifier ceux-ci à un profil idéologiquement pré-établi. Et ledit profil est typique de nos sociétés d’Europe occidentale, riches et vieillissantes, persuadées que leurs états d’âme ont une portée universelle et doivent être imposés au reste du monde.

Dans sa longue et foisonnante histoire, l’Économie Sociale a bien plus souvent porté le combat de la sauvegarde des spécificités culturelles menacées que celui de leur métissage. Qu’il s’agisse de langues, de mœurs, de croyances, de modes de production, de coutumes ou d’attachement à une terre, la thématique dominante a toujours été la résistance à l’envahisseur, non l’accueil du migrant.

Il y a eu également, dès l’origine et indépendamment de toute référence à la révolution industrielle, l’adoption des principes de l’Économie Sociale par des groupes de gens voulant rester entre eux et ne pas se mélanger aux autres. Le meilleur exemple sont les sociétés de tempérance, si nombreuses dans l’Angleterre victorienne. Pour autant il n’a jamais été pertinent d’affirmer que le fait de s’abstenir de toute consommation d’alcool est une valeur de l’Économie Sociale.

Les végans peuvent s’organiser en coopératives ou en entreprises sociales. Mais les chasseurs aussi, et ils ne s’en privent pas. Aucun n’est légitime à exclure l’autre.

Or c’est à cette attitude, négative voire suicidaire, qu’aboutit le comportement de maintes voix de l’Économie Sociale des métropoles occidentales qui, par mimétisme, reprennent les discours « de grand chemin » de la vulgate climato-correcte. On s’était beaucoup gaussé, il y a une vingtaine d’années, de l’isomorphisme qui conduisait les entreprises d’Économie Sociale à adopter le langage et les postures de l’entreprise capitaliste ; on ne fait pas mieux aujourd’hui. Que ce soit dans les couloirs de la Commission de Bruxelles, dans les plaquettes de promotion des fondations créées par les vedettes du CAC40, on parle autant d’inclusion, de résilience ou de discriminations que dans une CRESS.

Que les CRESS aient bien conscience qu’au bout du compte, ce sont toujours les sociétaires qui auront le dernier mot, même ceux qui ne votent pas, et même ceux qui votent mal.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.