Un premier rapport sur l’immigration du haut-commissaire au Plan, François Bayrou, reprend quelques idées que l’on pourrait qualifier de banales mais qui, dans le contexte actuel, paraissent originales, voire audacieuses. Notamment sur l’immigration, contre laquelle il ose mettre en garde, entre autres pour des raisons culturelles. Notre chroniqueur propose à cette occasion quelques jalons pour la réflexion.

Actualité de l’économie sociale
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J’ai évité jusqu’à présent, tout au moins dans le cadre de mes chroniques sur Profession Spectacle, d’aborder la question de l’immigration – bien que l’envie m’en soit souvent venue. C’est en effet le thème piégeux par excellence. Soyez aussi clair et objectif que vous le pourrez, entourez-vous de toutes les précautions méthodologiques possibles, et l’on ne vous entendra que sur l’islamisme, l’insécurité et les derniers attentats ou faits divers sanglants. C’est ce qui vient d’arriver à mon ami Yves Montenay, démographe amateur comme moi, dont je vous recommande par ailleurs les publications. Il s’était risqué sur ce terrain glissant, et n’a récolté que des invectives de bas étage.

En fait je souhaitais sortir des sentiers battus et tenter d’explorer les rapports, à supposer qu’il y en ait, entre immigration et culture. Je me jette à l’eau aujourd’hui, et prends prétexte de la parution d’un rapport sur la démographie, signé du nouveau haut-commissaire au Plan, pour poser les premiers jalons d’une telle réflexion.

Le rapport en question n’est pas plus mauvais qu’un autre. Certes, à lui seul, et quand bien même il y en aurait eu dix de même niveau, il ne justifierait pas que l’on ait redonné un souffle de vie à ce cadavre antédiluvien qu’est le commissariat au Plan. N’importe quel réservoir pensant peut en produire de semblables. Néanmoins, ne faisons pas la fine bouche. Le texte de François Bayrou reprend quelques idées que l’on pourrait qualifier de banales mais qui, dans le contexte actuel, paraissent originales, voire audacieuses. Notamment sur l’immigration, contre laquelle il ose mettre en garde, entre autres pour des raisons culturelles (cet adjectif apparaît trois fois dans sa préface).

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Autrefois science austère et volontiers confidentielle, la démographie est devenue le champ clos d’affrontements idéologiques impitoyables. Les natalistes sont rejetés à l’extrême droite, ce qui eût scandalisé Alfred Sauvy qui était sincèrement de gauche ; ses continuateurs, du moins d’inspiration, parmi lesquels je range Yves Montenay et moi-même, appartiennent à tous les courants de pensée. Mais le temps où l’on pouvait débattre sereinement de ces questions, entre honnêtes hommes, est bien révolu.

Quelques vedettes ayant acquis la notoriété médiatique sont de temps à autre utilisées par l’un ou l’autre camp, notamment Hervé Le Bras, qui fut sans doute celui par qui arriva le scandale, lorsqu’il en vint à nier la chute de la fécondité pour n’y voir qu’un allongement du calendrier des naissances, Michèle Tribalat, qui mène un courageux combat solitaire dans la crainte permanente de se faire récupérer, ou mon ancien collègue François Héran, devenu professeur au Collège de France et qui marche désormais avec entrain, jusqu’à l’enfermement mental, sur les traces de l’illustre Lyssenko.

Il faut dire qu’en démographie, il est si aisé de tromper les autres qu’on en vient naturellement à se tromper soi-même. Un chiffre aussi commun que l’indicateur conjoncturel de fécondité, appelé aussi somme des naissances réduites, est en réalité une horrible usine à gaz qui n’a été mise au point que pour tenter, autant que faire se peut, de s’abstraire des effets de structure par âge et de permettre des comparaisons dans le temps et dans l’espace. Or il est universellement compris et utilisé comme le nombre moyen d’enfants par femme – ce qu’il ne saurait être. Il en est de même d’un chiffre en apparence aussi simple et inoffensif que l’espérance de vie. Donnez tout cela à un journaliste, ne perdez pas de temps à lui indiquer où est le mode d’emploi, laissez revenir à feu doux… et surtout ne cherchez pas à goûter.

Au sommet de la confusion trônent les quelques chiffres disponibles sur l’immigration. Il existe bien des définitions officielles, assises sur des grandeurs mesurables ; mais elles ne répondent en rien à ce que le public imagine ou veut savoir. J’ai le souvenir d’une étude publiée dans ce qui s’appelait naguère la région Poitou-Charentes, absorbée depuis par l’Aquitaine d’Aliénor. Le titre en était, à peu de chose près, « Dans notre région, les immigrés les plus nombreux sont les Anglais ». Ce à quoi le bon sens populaire répondait : « On s’en moque, des Anglais. Donnez-nous le chiffre des vrais immigrés. » Et pourtant l’étude se référait aux bonnes définitions. Et en soi, le regret de ne pas avoir le droit d’établir des « statistiques ethniques », alimentant certes les frustrations, était parfaitement vain. Car c’est tout un faisceau de caractéristiques, certaines subjectives, d’autres transitoires, qui distinguent ceux que notre ressenti qualifiera d’immigrés, par rapport à d’autres situations, comme l’expatriation ou l’occupation saisonnière d’une résidence secondaire. Cela ne se réduit pas à la « visibilité », au pays d’origine ou à la généalogie.

Je distinguerais quatre niveaux de critères à considérer pour déterminer qui est immigré et qui ne l’est pas, en allant du plus objectivé au plus vague, que cela concerne des personnes isolées, des familles ou des communautés d’origine :

1/ les définitions statistiques et administratives, essentiellement fondées sur la nationalité, la filiation et le pays de naissance ;

2/ le maquis de la paperasse fiscale, sociale, scolaire, des permis de séjour et autres formalités et procédures, donnant une foule d’éclairages partiels et incomplets ;

3/ le ressenti de l’étranger lui-même, ses projets s’il en a, veut-il rester, s’assimiler, s’intégrer, ou rentrer tôt ou tard dans son pays d’origine, ou aller voir ailleurs ?, toutes choses pouvant changer à tout moment ;

4/ le ressenti des autochtones vis-à-vis de cet étranger-là, pouvant prendre une infinité de tons depuis l’adoption jusqu’au rejet.

Les alarmistes et autres apôtres du « grand remplacement » se situent au quatrième niveau, passant volontiers du cas particulier à la masse indistincte, alors que les rassuristes se réfèrent de préférence aux grandeurs du premier niveau. Il ne peut y avoir de dialogue. L’affrontement semble être figé depuis des décennies, les mêmes positions, les mêmes arguments ne se rencontrant jamais.

(à suivre)

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.