Dans un rapport sur l’immigration, le haut-commissaire au Plan François Bayrou met en garde contre l’immigration, non seulement pour des raisons économiques, mais également pour des raisons culturelles. Analyse.

Actualité de l’économie sociale
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Deuxième partie de l’analyse de Philippe Kaminski sur le récent rapport produit par le Haut-commissariat au Plan relatif à l’immigration. Lire la première partie : Démographie, immigration et culture (1/2)


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Ce dialogue de sourds, ou plutôt cet échange de noms d’oiseaux, entre alarmistes et rassuristes ne trouve pas davantage de sérénité quand on aborde le terrain économique où, pourtant, le fait de manier des grandeurs objectives et chiffrées devrait permettre, sinon de trouver des points d’accord, du moins de parler un langage commun. Peine perdue ; les uns et les autres continuent de graviter sur des orbites différentes. Pour les premiers, l’immigration coûte, elle est même ruineuse ; pour les seconds, elle rapporte, elle constitue même une chance. Mais bien sûr, ce n’est pas la même…

Lorsque les États Unis ramenèrent chez eux Von Braun et un paquet d’ingénieurs de l’armement nazi, avec promesse d’amnistie et de promotion sociale contre engagement à travailler dans leurs labos, on peut dire qu’ils ont mis la main sur des immigrants qui rapportent gros. Good deal.

À l’inverse, quand des déboutés du droit d’asile devenus résidents clandestins s’avèrent en plus être des proxénètes ou des fraudeurs aux prestations sociales, le pays essuie une perte sèche que rien ne vient compenser. Il ne faut pas stigmatiser, diront certains, il ne s’agit que de cas exceptionnels qui sont noyés dans une masse de gens sérieux qui travaillent et apportent leur concours à la richesse commune. Vrai et faux ! Vrai à un instant donné, si toutefois la police et la justice fonctionnaient convenablement. Faux sur les évolutions, celles que nous constatons et celles que nous subissons.

Quand les candidats à l’émigration les plus « rentables » sont préemptés par les pays les plus attractifs, il ne reste aux autres, en particulier à ceux qui ont les systèmes d’aide sociale les plus généreux, que du capital humain de second choix dont on peut certes espérer qu’avec un gros effort d’accueil et d’éducation il atteindra, tout au moins à la seconde génération, un niveau d’efficacité satisfaisant. Hélas, lorsque la croissance est atone, lorsque la population hôte vieillit, cet effort est de trop ; il est de moins en moins accepté, et surtout il est de moins en moins efficace.

Sur cette échelle, la France semble être aujourd’hui dans une position médiane, mais sur la pente descendante. Elle a encore assez de prestige pour attirer nombre de pépites, mais elle a de moins en moins de ressources et d’énergie pour intégrer et tirer vers le haut le gros des populations allogènes qui résident sur son sol. Le rendement de son système éducatif est faible, et il continue de faiblir. Son endettement lui interdit de songer à investir beaucoup plus qu’elle ne le fait à présent. Il faut cesser de présenter l’immigration à la fois comme un devoir moral d’accueil et un investissement d’avenir ; à court et moyen terme, c’est d’abord une charge, et il est des circonstances où un pays, comme le ferait un particulier ou une entreprise, est en droit de faire une pause.

Je ne partage pas la plupart des critiques qui sont adressées au PIB. Mais il faut reconnaître que c’est un instrument bien peu performant quand il s’agit de juger de l’immigration. Bien sûr, ajouter des bouches à nourrir, cela augmente la consommation, donc le PIB. Et parmi ces bouches il se trouve aussi des bras, qui vont aider à faire tourner nos usines. Et il se trouvera aussi des entrepreneurs, qui vont créer de nouveaux foyers de production. Cela va s’ajouter à notre économie, mais dans quelle mesure cela va-t-il l’enrichir ? La réponse n’est pas simple. Elle dépend de la productivité, de l’état du marché du travail, du financement, du niveau de retour des revenus vers les pays d’origine.

Supposons que, après une votation unanime, les Suisses décident de devenir Français. Notre PIB va alors bondir de 25 %. Excellente nouvelle ! Maintenant, supposons que cette annexion soudaine ne concerne pas les Helvètes, mais les Turcs. L’effet sur le PIB sera à peu près le même. Mais cette fois, au lieu de nous sentir plus riches, nous nous sentirions plus pauvres, et même beaucoup plus pauvres. Et c’est normal : ce qui compte en fait, ce n’est pas le PIB, mais le PIB par tête, et surtout le PIB marchand par tête. Pardonnez-moi ce vocabulaire quelque peu technique.

Nous avons besoin, c’est vrai, de femmes de ménage pour nettoyer, aux premières aurores, nos tours de bureaux à la Défense. Nous avons besoin d’aides-soignantes pour nos EHPAD. Comme nous avions naguère besoin d’ouvriers spécialisés pour fabriquer nos automobiles. Alors nous les faisons venir d’ailleurs, de loin. Nous n’envions pas leur sort, mais nous sommes bien heureux qu’ils soient là, qu’elles soient là. Mais il n’y a aucune raison pour que leur nombre dépasse de trop nos besoins.

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Cependant cette argumentation purement économique heurte un sentiment assez général qui ne veut voir que les intérêts des individus. Tout ressortissant d’un pays jugé a priori pauvre, c’est-à-dire qui n’offrirait pas assez de perspectives à ses habitants, aurait le droit de tenter sa chance dans un pays plus riche. Et ledit pays aurait, en conséquence, le devoir de l’accueillir et de faciliter sa réussite.

Ne soyons pas naïfs : un tel discours ne se pare de générosité et d’altruisme que pour soutenir la cause des pays pour lesquels l’immigration est un bénéfice, au détriment de ceux pour lesquels elle est devenue un boulet et auxquels on conteste le droit de faire leurs comptes et de vouloir arrêter les frais. Et comme il y a une part de la France qui appartient au premier camp et une part de la France qui appartient au second, il n’est pas surprenant que nous nous déchirions.

Le seul point sur lequel je sois amené à vivement réagir concerne l’immigration des médecins, des cadres et des techniciens, si complaisamment mise en avant pour plaider la cause de l’immigration en général. Qui n’a pas entendu des phrases telles que : Que seraient nos hôpitaux sans tous ces médecins étrangers venus chez nous pour nous soigner ?

Eh bien ces phrases me font bondir. Prélever quelques milliers de vendangeurs ou de ramasseurs de fraises dans un pays d’Afrique ne privera celui-ci de rien ; au contraire, cela lui apportera quelques miettes de revenu, en rendant service à notre agriculture. Mais lui voler les diplômés dont il aurait tant besoin, qui lui ont coûté si cher à former, en ne voyant en ceux-ci que des individus exerçant leur droit de tenter leur chance dans un pays qui les payera davantage que chez eux, c’est la pire des rapines, la plus cynique, la plus ignoble.

Il y a des attardés tiers-mondistes qui en sont mentalement restés au temps du Che et qui parlent de pillage des pays pauvres lorsqu’on en importe du bois ou du minerai, qui parlent de leur aliénation quand on y cultive des produits comme le café, le cacao ou l’ananas, qui ne sont consommés qu’en Occident, mais qui se taisent quand on leur arrache ce qui a le plus de prix pour leur autonomie et leur développement : leurs compétences, leur matière grise, le meilleur de leur jeunesse. Je n’ai aucune indulgence pour ces modernes trafiquants de matière humaine.

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Le débat économique, pour éclairant qu’il puisse être, reste néanmoins muet sur les questions qui déchaînent le plus de passion. Il postule en effet que les individus sont mobiles, interchangeables, et n’ont d’attaches qu’en fonction de leurs intérêts et de leurs préférences du moment. Or quand on évoque l’immigration, on pense aux réflexes identitaires, aux diasporas, au communautarisme, aux difficultés voire au rejet de l’assimilation.

La doctrine franco-française, faite de laïcité et d’universalisme, est incomprise dès qu’on sort de l’hexagone et, à l’intérieur, fait de moins en moins recette. Et depuis qu’il n’y a plus de levée en masse, le vieil adage « Français par le sang reçu, ou Français par le sang versé » ne signifie plus rien pour personne. Corrélativement, nos querelles sur l’immigration ont une dimension idéologique propre à la France et à son histoire politique, à laquelle nos voisins européens n’entendent goutte.

Le cœur du débat, bien plus qu’économique, est culturel. Culturel au sens le plus large puisqu’il s’agit des mœurs. Des mœurs et de leurs chocs, de leur interpénétration et de leur métissage.

Il serait néanmoins cavalier de s’en tenir là, et de laisser implicitement aux sociologues et autres anthropologues le soin d’étudier le problème et d’en faire glose. Au sein de la plus vaste culture, celle des appartenances et des identités, il est bon que la petite culture, celle des professionnels comme des amateurs, celle des activités culturelles proprement dites, ait son mot à dire, tant pour rapprocher quand il le faut que pour distinguer, également quand il le faut, mais toujours pour unir, pacifier et tirer vers le haut.

Contrairement à ce qu’a prétendu un jour un certain président, il existe bel et bien une culture française. Et il existe, en son sein, autant de cultures locales que la France compte de provinces, de langues et de traditions. Tout ceci constitue un système vivant qui rencontre, qui se heurte, d’une part à autant de cultures qu’il y a de composantes dans l’immigration, et d’autre part à une culture mondialisée, standardisée et impérialiste. De cette mêlée, la culture française peut ressortir plus belle et plus riche, comme elle peut être submergée et disparaître. Ce n’est pas une mince affaire.

Je ne vous dis pas « à suivre », mais j’y reviendrai certainement. Pour aujourd’hui, ma conclusion sera que l’immigration, entendue d’abord dans ses dimensions éminemment culturelles, mérite mieux que les stériles et insipides affrontements dans lesquels les politiciens l’ont enfermée, et que ce n’est sans doute que d’un travail culturel que pourra naître un équilibre satisfaisant entre assimilation, retour et pérennisation du système des diasporas.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.