Acheter un théâtre en pleine COVID ? Tel est le pari fou d’Adrien Grassard, 24 ans seulement, qui s’apprête à inaugurer sa première saison, ce samedi 18 septembre 2021. Son projet repose sur trois axes : la transmission, un fonctionnement vertueux et la pédagogie. Un véritable défi par les temps qui courent…

Originaire de Fouras, presqu’île située à l’embouchure de la Charente, Adrien Grassard commence sa scolarité à Rochefort. Élève médiocre mais grand amateur de livres, il souhaite devenir écrivain et par conséquent faire un bac littéraire. Il est refusé, faute de résultats satisfaisants, et réorienté vers un bac professionnel. Il choisit par défaut un bac pro vente à La Rochelle. « Sachant que j’allais passer trois années horribles, j’ai commencé à chercher une autre activité, se remémore-t-il. Je ne faisais pas de sport, mais écrivais beaucoup, en solitaire. Pour échapper à cette solitude, je me suis décidé pour le théâtre. »

Découverte du théâtre

Il intègre le Théâtre de l’Alchimiste, une compagnie amatrice qui propose des cours pour adolescents et adultes sous la direction de Sophie Aprea. Il n’y apprend guère de techniques mais découvre la scène, l’année étant essentiellement consacrée à la construction et à la présentation de spectacles. La première année, il interprète l’oncle Fétide dans une adaptation de La Famille Addams, avant de s’attaquer à Feydeau et Molière les années suivantes. « J’ai tout de suite aimé l’expérience, de sorte que j’ai su que je voulais en faire mon métier. »

La référence, pour lui, c’est le cours Florent, à Paris. Il passe alors un pacte avec ses parents : s’il réussit le concours d’entrée, il en fait sa vie ; dans le cas contraire, il poursuivra sa carrière dans la vente. « J’ignorais à l’époque qu’il suffisait de payer son stage d’admission pour entrer au cours Florent, s’amuse-t-il. Il n’y a en réalité aucune sélection à l’entrée, ce que je me suis alors bien gardé de dire à mes parents. » Le bac pro en poche, il gagne Paris et a pour professeurs Laurence Côte, Fabrice Michel, « mon maître », Bruno Blairet ou encore Benoît Guibert ; il découvre pêle-mêle Anton Tchekhov, la technique théâtrale, l’écriture dramaturgique, l’alexandrin…

Dans le cadre d’une carte blanche, il co-écrit avec Simon Catillon Enquête d’amour, une pièce absurde et foutraque « à la Monty Python » qui joue sur les codes du théâtre en réunissant Arlequin, Hamlet, Lucrèce Borgia, Vladimir et Estragon, etc., à l’occasion du meurtre d’Antigone le jour de son mariage avec Ruy Blas. Cette pièce pour neuf comédiens est donnée à vingt-deux reprises au Bouffon Théâtre.

Au fil de sa vie et de sa formation, plusieurs auteurs le marquent durablement : La Fontaine, Victor Hugo, Jacques Prévert, Boris Vian, Ivan Vyrypaïev… À la sortie du cours Florent, Adrien Grassard décide de monter Joconde, un conte galant, voire « sexuel », du fabuliste de la Renaissance, que ce dernier a entièrement repris à l’Arioste. La pièce est jouée en 2019, en avril au Montmartre-Galabru, puis en septembre au Funambule Montmartre. Alors qu’elle s’apprête à être programmée dans des festivals, notamment celui de Cahors, alors que le jeune artiste développe par ailleurs d’autres projets autour de Pinocchio et de Boris Vian, dont on fête en 2020 le centenaire de la naissance, la COVID-19 fait son entrée en scène. Rideau.

Un théâtre à vendre en plein cœur de Paris

« Tout s’est écroulé et j’ai tout de suite su que cette histoire allait durer, se souvient le jeune homme. Je m’ennuyais terriblement, ne faisant rien de mes journées, regardant les informations continuellement… » À la fin du premier confinement, au début du mois de mai, il voit passer une annonce : le théâtre des Déchargeurs, en plein cœur de Paris, à l’ombre des Halles, est à reprendre.

À la fois « par ennui et par curiosité », il décide d’aller le visiter. « Je voulais notamment voir comment fonctionne un théâtre, car je ne comprenais pas qu’on doive payer pour jouer, détaille Adrien Grassard, qui évoque des mauvaises expériences qui sont arrivées, à lui comme à ses collègues. Souvent, les explications sont très floues et je pense que c’est fait exprès. On te dit que c’est une coréalisation, que ce n’est pas vraiment une location… mais c’est une location déguisée. C’est même pire ! Non seulement tu payes, mais on te prend aussi un minimum garanti, chaque soirée, sur un certain nombre de sièges de la salle. Ils te font croire qu’ils font de la communication et se contentent de mettre un message sur les réseaux sociaux ou de proposer des places gratuites – parfois beaucoup ! – sur Starter Tatouvu… »

Profession Spectacle a eu l’occasion d’évoquer ces dérives du contrat de coréalisation par le passé, qui semblent essentiellement toucher des théâtres parisiens et, lors du fameux marché-festival de juillet, avignonnais. Il fut un temps pas si lointain où le théâtre des Déchargeurs lui-même faisait l’objet de déplaisantes rumeurs.

Tombé amoureux du lieu, et notamment du réseau de caves souterrain qui permettent non seulement de maintenir une salle de vingt places, mais également d’envisager des loges, des lieux de stockage pour les décors ou encore une salle de répétition, il rencontre l’équipe de permanents, bâtit un plan financier, convainc – non sans mal – un banquier de lui prêter 150 000 euros grâce à l’appui de son père qui se porte caution, et signe le compromis de vente fin décembre, soit seulement cinq mois après sa première visite du théâtre. Le 12 février, alors que les lieux culturels demeurent fermés, il récupère les clefs et prépare d’emblée la rentrée de septembre, avec l’espoir de voir se lever d’ici-là les restrictions politiques décidées en raison de la crise sanitaire.

1er axe : un fonctionnement budgétaire vertueux

Dans ses prévisions budgétaires, pas question d’être de ceux qui pressurent les compagnies jusqu’à la lie. « Ma règle de base, lorsque nous montons le business plan, c’est que les artistes ne doivent pas payer pour accéder la salle, martèle-t-il. Ils ne payent que la communication, que nous leur présentons de manière détaillée et chiffrée. Pas de flou, une transparence totale, c’est le mot d’ordre. » Tel est le premier des trois axes du projet présenté par Adrien Grassard : l’accès pour tous au plateau, avec les mêmes conditions, sans minimum garanti et un partage de recettes à hauteur de 60 % pour le lieu, 40 % pour les compagnies, dans un premier temps – car le jeune directeur vise la stricte parité à moyen terme. Les Déchargeurs prennent par ailleurs en charge le technicien, tandis que la compagnie s’occupe de payer les éventuels droits d’auteurs.

Quant au plan de communication et média, il est assumé par une sorte de « cagnotte partagée » : le théâtre prend 20 % des frais totaux (attachées de presse, communication digitale et affichage), tandis que les compagnies programmées se répartissent les 80 % restants, au prorata du nombre de représentations, soit près de 900 euros pour les compagnies émergentes (12 dates) et plus de 1 200 euros pour les compagnies confirmées (16 dates). Tous les frais sont exposés, en parfaite clarté et transparence, sur une page du site dédiée aux compagnies intéressées, afin d’éviter toute mauvaise surprise ultérieure.

Comment, dès lors qu’on applique une telle déontologie, s’en sortir financièrement ? Adrien Grassard parie sur le bar. Des travaux ont été entrepris de sorte que le hall d’accueil devienne tout entier un endroit de confort et de convivialité. « Selon nos prévisions, le bar pourrait représenter jusqu’à 60 % de nos recettes, confirme-t-il. Ce que l’on ne prend pas aux compagnies, on espère le récupérer grâce au bar. Il suffit qu’un quart des deux cents personnes qui passeront chaque soir dans le lieu restent boire un verre pour que nous rentrions dans nos frais. C’est un système très sain : cela nous pousse à faire des Déchargeurs un lieu de vie ! »

Dans cette idée, des événements auront également lieu dans la journée, en lien avec le bar et en espérant, évidemment, que les pouvoirs politiques n’ajoutent pas de nouvelles restrictions autre que le controversé « passe sanitaire » : lectures de poésie, rencontres avec des auteurs, expositions, conférences en lien avec la mairie du Ier arrondissement, projections de documentaires…

2e axe : la transmission entre expérimentés et émergents

Le deuxième axe du projet est la transmission, c’est-à-dire faire des Déchargeurs un lieu qui mêle des artistes émergents et expérimentés. « Nous ne voulions pas faire un lieu uniquement pour émergents, car l’expérience nous a appris qu’il n’y a alors que les émergents qui viennent voir les spectacles, et rarement des programmateurs ou des journalistes, explique Adrien Grassard. Il nous semble par ailleurs primordial que de jeunes auteurs et metteurs en scène rencontrent des personnes confirmées, comme par exemple Pierre Notte. »

Quatre spectacles seront présentés chaque mois dans la salle Vicky-Messica (80 places), à raison de deux spectacles par soir, afin de laisser le temps aux journalistes et aux programmateurs de venir, et au bouche-à-oreille de se faire : douze dates seront programmées pour les compagnies émergentes, seize pour les compagnies confirmées.

« Nous sommes un théâtre tremplin, ajoute le jeune directeur du lieu. Nous n’allons pas nous mentir, ce n’est pas aux Déchargeurs que les compagnies vont gagner de l’argent : ce qu’il faut, c’est qu’elles sortent d’ici avec des papiers et des premières dates. » Dans l’esprit de l’équipe en place, les noms les plus connus vont attirer le public, qui sera ensuite redirigé vers d’autres spectacles, plus fragiles.

3e axe : la pédagogie

Troisième et dernier axe, donc : la pédagogie. Elle est déjà présente, en filigrane, dans les deux premiers axes, par l’explication détaillée et limpide des comptes, des coûts du théâtre et des frais des compagnies, ou encore par la construction d’un théâtre qui vise à mêler artistes confirmés et collectifs émergents. « Il n’y a rien qui concerne les compagnies qui ne soit expliqué et détaillé sur notre site internet, confirme Adrien Grassard. Et si des questions demeurent, il suffit simplement de prendre contact avec nous. »

Cette pédagogie passe également par un nouveau type de programmation : le café des projets. Pendant trois jours, en mars dernier, Rémi Prin et Adrien Grassard ont reçu sans rendez-vous, durant une quinzaine de minutes, toutes les compagnies qui souhaitaient leur présenter un projet. « C’était une très belle expérience, sans comparaison avec un mail, s’enthousiasme-t-il. Nous les écoutons, répondons à leurs questions directement et posons les nôtres… Autre atout important : ils peuvent voir la salle et se rendre compte immédiatement si leur projet est adapté ou non à la scène. Certains sont arrivés, ont regardé et sont aussitôt repartis ; au moins, personne ne perd son temps. »

Une fois les trois jours de rendez-vous achevés, les dossiers ont été intégralement relus en vue d’une sélection plus affinée. Une audition a ensuite été passée par les artistes dont les projets furent retenus. Le résultat, six mois après ? « Plus de la moitié de notre programmation jusqu’en février est le fruit de ce café projet, continue-t-il. Nous ne sommes pas allés au-delà de février en raison du contexte, des fois que nous devrions reporter l’un ou l’autre spectacle. Mais nous avons encore quarante projets qui nous semblent intéressants dans les cartons. »

Dans La Bohème, la petite salle du bas de très exactement dix-neuf places, sous les voûtes, il sera proposé des petites formes poétiques (lundi), littéraires (mardi et mercredi), musicales (jeudi et vendredi) et plus contemporaines, voire expérimentales (samedi et dimanche).

Pierre GELIN-MONASTIER

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En savoir plus : théâtre des Déchargeurs

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Crédits photographiques : Pierre Gelin-Monastier