Chômage partiel, télétravail, isolement, invasion du virtuel dans la sphère intime… La pandémie a considérablement bouleversé l’organisation du travail pour tous les acteurs de la culture. L’emploi salarié, notamment, n’en est évidemment pas sorti indemne. Exemple avec les musiques actuelles.

« La relation au travail est une question qui s’est souvent posée depuis le début de la pandémie », constate Luc de Larminat, co-directeur d’Opale, à l’occasion d’une table ronde participative organisée par l’association Opale dans le cadre du forum Entreprendre dans la culture.

Chômage partiel, télétravail, isolement, invasion du virtuel dans la sphère intime… Nombreux sont les bouleversements liés à cette réorganisation du travail du fait de la crise sanitaire et des restrictions décidées par les gouvernants. Beaucoup de personnes, notamment dans le secteur culturel, s’interrogent aujourd’hui sur la nature du travail dans le fameux « monde d’après ».

« Sur 300 000 personnes qui travaillent dans les associations culturelles employeuses du secteur culturel, un tiers est en CDI – temps plein, temps partiel, voire très partiel –, un tiers en CDDU (artiste ou technicien), et un dernier tiers en CDD ou auto-entrepreneurs, détaille Luc de Larminat, s’appuyant sur une enquête d’Opale dévoilée au début du printemps dernier. C’est un emploi très fragmenté, dispersé, qui fonctionne beaucoup au projet. »

S’il a beaucoup été question de la précarité des intermittents au fil des mois, qui ont certes pu bénéficier de l’année blanche mais dont les perspectives de travail demeurent encore bien incertaines, les salariés du secteur culturel ont, eux aussi, été conduits à changer leur fonctionnement et leurs pratiques.

Les souffrances de l’emploi salarié face à la crise

L’emploi salarié dans le secteur culturel a effectivement subi de plein fouet les restrictions politiques liées à la crise sanitaire : fermeture des lieux culturels, annulation et report des projets, impossibilité de création collective…

Le virtuel n’offre guère de réponse pour qui défend le spectacle vivant. « De manière assez classique, je dirais qu’il y a eu une grande difficulté à maintenir du lien uniquement par visio, confirme Véra Bezsonoff, coordinatrice de l’accompagnement des adhérents et des dynamiques de territoires pour la Fédération des lieux de musiques actuelles (FEDELIMA), qui réunit cent cinquante projets et structures d’intérêt général dans toute la France. La plupart n’avait pas l’habitude du télétravail. »

Mais ce qui a beaucoup heurté le milieu, c’est la remise en cause du sens de leurs métiers et le silence des partenaires publics. « On leur a renvoyé continuellement, pendant des mois, qu’ils n’étaient pas essentiels, ce qui les a énormément blessés, quelle que soit la génération, constate Véra Bezsonoff. Ils ont été peu soutenus, y compris par les partenaires publics… Il y a eu une forme de sidération face à leur silence et leur mépris de nos métiers. »

Sur la relation à l’emploi, la coordinatrice de la FEDELIMA note l’interpénétration du personnel et du professionnel, l’effacement de la frontière entre les deux sphères, ce qui a parfois eu pour conséquence la montée des tensions. « Dans des équipes artistiques, il y a toujours des points où ça s’échauffe un peu, où l’on s’agace entre collègues ; ce sont souvent les temps d’avant et d’après concert qui servent à réguler et permettent à l’équipe de se retrouver. Leur disparition a conduit à l’exacerbation des tensions dès lors qu’elles existaient auparavant. »

Autre problème soulevé par une participante à la table ronde, chargée de gestion de projets internationaux : « Le télétravail a entraîné une hyperactivité » – d’une part, parce qu’il faut parfois être disponible à n’importe quelle heure pour une réunion virtuelle, d’autre part, parce qu’il faut gérer de front vie professionnelle et vie personnelle, en un seul et unique lieu.

Des perspectives intéressantes

A contrario, la crise sanitaire et les confinements ont développé, dans le secteur des musiques actuelles, l’esprit d’initiative et de créativité, le désir de s’adapter, de lancer de nouveaux projets.

« Nos adhérents ont parfois du mal à travailler sur leur projet de fond, à voir les enjeux et les valeurs qu’ils défendent, à prendre le temps de discuter de leur projet politique, se concentrant surtout sur leur projet d’activité, détaille Véra Bezsonoff. Depuis un an et demi, je n’ai fait que ça avec eux… Ils avaient beaucoup d’énergie positive pour repenser leur projet. C’était passionnant ! »

La responsable de la FEDELIMA souligne également la création de nouveaux liens, notamment une envie de travailler plus étroitement avec les territoires, de développer les circuits courts et les solidarités.

Cette année et demie fut enfin « une période de test au sein des équipes », selon une participante qui travaille dans un bureau d’accompagnement des associations culturelles. « Je constate une vraie indulgence des uns envers les autres, du fait que nous soyons tous dans la même galère, précise-t-elle. Il y a comme un droit à l’erreur qui n’existait pas forcément auparavant. »

Les paradoxes qui demeurent

Au-delà de ces différents constats positifs et négatifs, Véra Bezsonoff note quelques paradoxes qui habitent désormais la profession…  Le télétravail et la visio ont fait gagner du temps (notamment les transports), de sorte qu’à la joie de se revoir au moment de la reprise, se mêle une impression de perte de temps.

Plus profondément, elle note une forme d’envie de reprise d’activité et une énorme fatigue, « une énergie et une non-énergie » dans le même temps, comme si les artistes étaient perpétuellement en fin de saison. Une participante à la table ronde, qui travaille dans un groupement d’employeurs, abonde en ce sens : « Je suis frappée par la perte de confiance des techniciens sur leur capacité à travailler, ainsi qu’une reprise très difficile. »

« Il y a aussi cette envie de réaffirmer le côté essentiel de nos métiers, de rouvrir les lieux, et en même temps une peur de revenir dans les lieux, relate Véra Bezsonoff. C’est notamment dû au fait qu’il y a de nouvelles directions des pouvoirs publics, donc des contraintes, par exemple celles liées au pass sanitaire. » Une participante avance une autre hypothèse plausible : « Il y a un questionnement autour de l’appartenance à l’entreprise, notamment quand il s’agit d’un lieu culturel physique, du fait que nous en ayons été éloignés aussi longuement. »

Questionnements actuels

La coordinatrice de la FEDELIMA s’interroge aujourd’hui sur les manières de trouver un équilibre entre vie professionnelle, vie personnelle et vie passion, sur la possibilité de sortir de l’hyper-productivité et sur les capacités à garder ce rapport au territoire qui a été recréé depuis un an et demi.

Un constat que partage l’un des participants à la table ronde, qui travaille dans une importante friche culturelle. « On a envie de faire moins, mais les cadres et les exigences des lieux – je pense surtout aux lieux labellisés – sont restés au même endroit, déplore-t-il. La prise de conscience de ces derniers mois se heurte au cadre de l’action publique qui n’a, quant à lui, pas bougé. »

« Il y a beaucoup d’injonctions des partenaires publics, notamment sur les plans de relance, reconnaît Véra Bezsonoff. C’est tout le paradoxe. Se questionner sur la façon de fonctionner différemment, l’envie de faire moins et mieux, s’entrechoque avec toutes les contraintes qui tombent d’en haut. En cette période de reprise, nous sommes dans un cumul de paradoxes… Il va falloir faire un tri. » Et de conclure : « Je ne suis pas sûre qu’on soit arrivé au bout ! »

Pierre GELIN-MONASTIER

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