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David Nathanson : la réalité d’une compagnie à Avignon

David Nathanson : la réalité d’une compagnie à Avignon
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Depuis un ou deux ans, des tensions sont apparues entre les théâtres et les compagnies, qui obéissent à des logiques très différentes. Les Sentinelles, fédération créée l’an dernier, dénoncent la dure réalité du festival Off pour les compagnies. Éléments de réponse avec David Nathanson, président des Sentinelles.

Théâtres et compagnies, partenaires incontournables ou frères ennemis ? Depuis un ou deux ans, des tensions sont régulièrement exprimées publiquement, tant par Zibeline, journal en ligne sur les événements culturels à Marseille et en région Sud-PACA, avec sa campagne #Balancetonoff, que par les Sentinelles, fédération de compagnies professionnelles du spectacle vivant. Les uns et les autres dénoncent une précarisation croissante des compagnies, en raison de conditions tarifaires exorbitantes. Dans leur pétition l’an dernier, les Sentinelles visaient explicitement, en première ligne, les théâtres.

Parce que d’une part nous pensons avec Jean Renoir que « ce qu’il y a de terrible dans ce monde, c’est que chacun a ses raisons », d’autre part nous voulons être un organe de dialogue au service de tous les professionnels, afin qu’ils s’écoutent et travaillent ensemble, en bonne intelligence, Profession Spectacle a décidé de laisser la parole successivement aux deux parties, afin qu’elles puissent énoncer leurs difficultés, paisiblement.

La semaine dernier, nous avons publié un entretien avec Laurent Rochut, directeur de la Factory et vice-président d’Avignon festival & compagnie (AF&C). La parole est dorénavant au comédien, auteur et metteur en scène David Nathanson, actuel président des Sentinelles.

Entretien sur la vie et les logiques d’une compagnie à Avignon.
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La situation des compagnies n’est pas nouvelle. Qu’est-ce qui a suscité l’an dernier la création des Sentinelles ?

Il est certain que la situation dérive depuis très longtemps, mais sans doute qu’elle est telle aujourd’hui que ce n’est plus possible de ne pas se fédérer entre compagnies et de ne pas essayer d’agir. Les compagnies qui ont participé de nombreuses fois au festival d’Avignon avaient la légitimité pour initier cette fédération, afin de réfléchir ensemble aux difficultés auxquelles nous sommes confrontés.

Dans la dynamique de cette fédération, vous avez publié une pétition qui vise essentiellement les théâtres. Pourquoi ?

Parce qu’ils sont nos premiers interlocuteurs, en même temps que ceux qui nous disent qu’ils ne peuvent rien faire. Le festival Off est d’abord un marché qui ne dit pas son nom, dans le sens où c’est un agrégat de contrats entre compagnies et théâtres. Il n’existe pas d’organisation du festival Off ; il n’y a que l’association AF&C [Avignon festival et compagnie, NDLR], chargée historiquement d’un catalogue et qui essaie d’étendre depuis peu son domaine de compétences – ce qu’elle fait assez bien au demeurant. Nos interlocuteurs directs sont donc les théâtres, c’est-à-dire les personnes avec lesquelles nous signons les contrats. Ce sont eux qui sont les plus à même de changer les choses, même si nous devons par ailleurs dialoguer avec d’autres interlocuteurs tels que les élus, les tutelles, les programmateurs, le public… Nous discutons aujourd’hui avec tous les acteurs du Off.

Vous évoquez AF&C, association constituée de représentants des théâtres et des compagnies, à part égale. Pourquoi avoir choisi de porter votre combat de l’extérieur, au risque d’en faire une polémique médiatique, et non à l’intérieur même de cette instance de dialogue, d’autant que le nombre d’adhérents a considérablement augmenté ces dernières années ?

Nous ne souhaitons pas du tout en faire une polémique médiatique ; nous sommes la plupart du temps dans une démarche de discussion, avec les théâtres notamment. Au mois de novembre dernier, nous avons organisé une table ronde à laquelle ont participé quinze théâtres avignonnais : le théâtre des Carmes, les Doms, le Cabestan… Mais tous avaient évidemment été conviés ! Ce fut très intéressant et constructif. Quant à AF&C, nous y participons aussi activement. Vous mentionnez l’augmentation du nombre d’adhérents : je peux vous dire que les Sentinelles ne sont pas étrangères à cette réalité et militent en faveur de l’adhésion auprès de toutes les compagnies. Nous œuvrons donc à la fois du dedans et du dehors. Toutefois, cette adhésion ne fait pas tout : les compétences d’AF&C, Pierre Beffeyte le dit régulièrement, sont limitées. Plus encore, il y a des choses qu’AF&C ne peut pas dire et que nous, en étant à l’extérieur, nous pouvons dire plus facilement, quitte parfois à être un peu polémique. Le débat est sain, ce n’est jamais bien grave et ça peut faire bouger les choses.

Lors de l’entretien que nous avons eu récemment, Laurent Rochut, directeur de la Factory et vice-président d’AF&C pour le collège théâtre, parle du mois de juillet comme d’un « temps marchand incompressible ». N’y a-t-il pas là une impasse entre vous ?

J’entends l’argument économique. L’objectif des Sentinelles n’a jamais été de détruire tous les théâtres d’Avignon pour que, à terme, aucune compagnie ne puisse jouer. Les théâtres ont évidemment des contraintes budgétaires, qu’ils nous exposent et que nous comprenons. Toutefois, le problème me semble pris à l’envers. Moi, j’ai envie de parler artistique. Nous, les Sentinelles, nous nous sommes créées sur le sentiment que nous ne pouvions plus faire nos spectacles, au festival d’Avignon, dans des conditions artistiques au minimum raisonnables. Ce que nous proposent la plupart des théâtres aujourd’hui ne nous permettent plus de faire les spectacles qui nous ressemblent, mais des spectacles formatés : une heure à une heure vingt-cinq dans le meilleur des cas, avec peu de décor faute de temps pour l’installer, et une distribution d’un à trois comédiens. Laurent Rochut dit que les contraintes financières ne lui permettent pas de faire autrement ; la question me semble plutôt être : que voulons-nous aujourd’hui pour le festival d’Avignon ? Quels spectacles voulons-nous voir joués à Avignon ? Il ne s’agit pas d’avoir un jugement esthétique, mais d’offrir une respiration pour la diversité de la création contemporaine de spectacles. C’est l’appauvrissement et l’uniformisation artistiques que nous dénonçons ! Et c’est pourquoi nous pensons que le festival d’Avignon Off est en péril, que le nombre de spectacles n’est pas nécessairement un signe de bonne santé artistique.

En somme, vous dites que le Off vit bien économiquement, mais pas artistiquement ?

Certains s’en sortent bien économiquement, essentiellement les salles qui font le Off d’Avignon, mais pas la très grande majorité des compagnies. Je ne dis pas que les théâtres sont là pour gagner de l’argent, mais il est certain que la prise de risques est assumée intégralement par les compagnies. Laurent Rochut ne dit d’ailleurs pas autre chose dans l’entretien : il a son business plan à respecter pour que son théâtre reste ouvert, et il le respecte. Quant à nous, nous restons avec cette interrogation : comment faire pour que les compagnies survivent ?

Les enjeux ne sont toutefois pas les mêmes. Ainsi que le dit Laurent Rochut : « Autant une compagnie peut décider de ne pas faire le festival une année, autant un propriétaire ou locataire de murs à Avignon ne peut se le permettre. » Ne faudrait-il pas que les Sentinelles concentrent leur action sur l’information des risques et de la réalité du Off d’Avignon auprès des compagnies ?

C’est une évidence qu’il faut responsabiliser les compagnies. Notre travail ne consiste pas seulement à interpeller les théâtres… Il commence avant tout par des échanges avec les compagnies elles-mêmes, pour les informer le mieux possible. Ce fut notre première action au sein des Sentinelles, avant même la pétition et les discussions avec les lieux à Avignon. Le problème du festival Off, c’est qu’il est un miroir aux alouettes. La plupart des compagnies qui s’y rendent aujourd’hui savent que cela risque d’être très compliqué, que leur compagnie n’existera peut-être même plus à l’issue du festival… Mais elles vont toujours avoir l’impression que leur spectacle va marcher, que ce sera Adieu Monsieur Haffmann ou La machine de Turing de l’année, alors que ce sont les arbres qui cachent la forêt ! Il est facile pour les théâtres de dire : « les compagnies veulent venir, donc nous on les accepte ». Sauf qu’un théâtre a également le droit d’être un peu responsable ! Quand on a huit à dix créneaux par jour, ce qui est tout de même fréquent à Avignon, on est en droit de se poser des questions sur la responsabilité des théâtres. Pourquoi ne pas raccourcir encore les spectacles et proposer quatorze créneaux tant que nous y sommes ? Tout ça est assez délirant. Nous sommes les premiers à dire aux compagnies qu’il faut se responsabiliser… mais elles ne devraient pas être les seules, loin de là.

Dénoncez-vous finalement le seul coût des théâtres ou une économie globale ?

Une économie globale, sans la moindre hésitation. Il y a vingt ans, le festival ne comptait que cinq cents spectacles : on payait évidemment beaucoup moins cher, on avait du temps pour se préparer et, quand le spectacle fonctionnait, on repartait avec quarante ou cinquante dates de tournée, voire davantage. C’est-à-dire que même si la compagnie ne gagnait pas d’argent, voire en perdait, pendant le festival, ce n’était pas bien grave puisque le but était de vendre des dates aux programmateurs et de rentabiliser par une tournée son investissement. Aujourd’hui, les spectacles qui y parviennent se comptent sur les doigts d’une main. En général, un spectacle qui fonctionne peut s’estimer heureux d’avoir obtenu dix dates de tournée. Il y a tellement peu de ventes pour la plupart des spectacles que l’économie du festival ne ressemblent plus à rien. Payer plus cher un créneau, avec moins de temps et moins de vente, c’est tout simplement délirant.

Vous évoquez un « miroir aux alouettes ». N’est-ce pas contradictoire de dire que ce n’est pas un festival, mais un marché, tout en continuant à y venir alors que vous expliquez que ce marché ne fonctionne plus ?

C’est évidemment une question primordiale. Bien sûr que dans les 1590 spectacles qui vont être donnés cette année, beaucoup auraient des raisons de ne pas y aller. Toutefois, c’est une réflexion que nous devons avoir ensemble : les théâtres, les compagnies, la mairie d’Avignon, AF&C, les programmateurs… Le marché, en son état actuel, est de moins en moins nécessaire pour nous, donc il est en danger. Nous aimons le festival d’Avignon, notamment pour sa multitude, son côté festif… Nous y venons parce que nous pouvons encore y rencontrer des programmateurs, plus qu’ailleurs peut-être, mais c’est de moins en moins vrai : les programmateurs ont de moins en moins d’argent et viennent sur une plus courte durée. Ce colosse qu’est le festival d’Avignon me semble être aujourd’hui d’une grande fragilité. Nous entendons de plus en plus de compagnies déclarer ne plus vouloir s’y rendre, faute de pouvoir présenter ses spectacles et assumer tous les coûts. Je travaille avec une compagnie en Normandie qui ne se pose même plus la question, car son travail exige plusieurs heures d’installation et de démontage. D’où, comment faire pour que le festival retrouve à la fois une diversité artistique et un caractère attractif pour les programmateurs ? Cela exige une réflexion globale. Parlons art avant de parler marché et capitalisme.

Pourquoi dites-vous que de plus en plus de compagnies ne souhaitent plus se rendre à Avignon, alors que le nombre de spectacles proposés n’a jamais cessé d’augmenter depuis la création du Off en 1966 ?

La bulle continuera de grossir jusqu’au jour où elle éclatera. Il ne faut pas avoir une vision à court terme, même s’il est difficile d’évaluer ce dernier : un, cinq ou dix ans ? Soyons réalistes. En 1998, il y avait cinq cents spectacles et l’on disait déjà : c’est trop. Vingt ans plus tard, il y en a mille de plus ! La parole des compagnies que nous recueillons aux Sentinelles est nouvelle, de plus en plus importante et prégnante. C’est pourquoi nous dialoguons avec toutes les instances possibles, afin de provoquer une prise de conscience et montrer que rien n’est inéluctable. Le festival Off n’est pas gravé dans le marbre ; nous souhaitons nous battre, nous aussi, pour qu’il continue à vivre.

À ce sujet, vous avez récemment rencontré Jean-François Césarini, député LREM du Vaucluse. Que vous êtes-vous dit ?

Il fut très à l’écoute. On ne peut pas le soupçonner de ne pas connaître le festival, puisqu’il y participe lui-même en tant que comédien depuis plusieurs années. Il nous a beaucoup écoutés et nous a fait part de toutes les avancées qui existent au sein d’AF&C, qu’il soutient autant que possible : la reconnaissance du Off par le ministère de la Culture qui subventionne pour la première fois l’événement à hauteur symbolique de 40 000 euros… Je crois qu’il a plus généralement conscience de cette fragilité structurelle et économique dont je parle. Un des autres points évoqués, dont Laurent Rochut parle également dans votre entretien, c’est la mise en place de résidences qui existeraient au-delà du seul mois de juillet, car il est bien évident que ce qui tue les compagnies, c’est d’avoir à payer en un mois les douze mois de loyer d’un théâtre. La piste qu’explore Laurent Rochut est donc très intéressante.

La vision d’AF&C porte sur un écosystème global : le fonds de professionnalisation, la signature d’une convention avec la mairie d’Avignon, les résidences à l’année, un premier forum avec les commerçants et les collectivités territoriales, la perspective d’un soutien à l’émergence… Comment percevez-vous ces différentes mesures ?

Ce que fait AF&C pour la professionnalisation est très important : les Sentinelles soutiennent pleinement ces mesures intéressantes. Nous reconnaissons que, depuis l’élection de Pierre Beffeyte et de son équipe, ce que nous voyons naître et se développer va vraiment dans le bon sens. Il faut néanmoins se méfier d’un paramètre lié à cet argent qui abonde, d’une manière ou d’une autre, au festival Off d’Avignon : je ne dis pas que ce n’est pas bien, au contraire, mais qu’il faut se méfier de l’effet d’aubaine. Nous sommes dans un système où tout coûte très cher, au-delà du raisonnable ; l’arrivée de tout cet argent pourrait avoir comme effet secondaire d’augmenter certains frais. Je n’affirme pas que ça va arriver, mais ai simplement en tête l’exemple du CICE : l’argent a bien été apporté, mais à qui cela a-t-il bénéficié ?

Votre point de vigilance porte-t-il sur le fait que cet argent soit une aide ponctuelle, renouvelable d’année en année mais sans garantie sur le long terme, et non une subvention structurelle et pérenne ?

Absolument. Mais je tiens à redire que l’extension de ce fonds de professionnalisation est une belle et bonne chose. Je sais par ailleurs qu’AF&C travaille sur la recherche de publics. De nouveau, nous soutenons pleinement ces efforts intéressants ! Nous avons évidemment envie que nos spectacles soient vus par le plus grand nombre. Mais il faut garder en tête que même en remplissant les théâtres, les compagnies ne gagnent souvent pas d’argent à Avignon. La difficulté est renforcée en cas d’échec et d’absence de public, mais elle existe déjà en amont. Il y a un problème économique structurel pour les compagnies dans le festival Off : elles sont en difficulté y compris lorsque leurs spectacles marchent bien, voire très bien.

Ce que vous dites, c’est qu’un spectacle qui ferait salle comble tous les soirs ne serait même pas rentable pour la compagnie ?

De manière générale, et sans absolutiser, c’est bien ce que je dis : rares sont les spectacles qui sont rentables pour les compagnies… sauf à avoir un seul en scène, sans décor, avec un comédien payé au minimum syndical ! Je caricature à peine.

Au fond, toutes les actions menées récemment par AF&C vous paraissent aller dans le bon sens, mais ne remplacent pas le problème structurel.

Effectivement, cela résume bien la situation. Depuis la présidence Beffeyte, les choses vont indéniablement dans le bon sens, mais il existe des domaines sur lesquels AF&C n’a pas les moyens de travailler, ni même les compétences pour le faire, car ce n’est pas sa mission. C’est là que les Sentinelles sont complémentaires et peuvent intervenir.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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Lire aussi : Laurent Rochut : la réalité d’un théâtre à Avignon.



Crédits photographiques : Pierre Monastier



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