Tout a été dit sur le problème de la surpopulation mondiale. Aujourd’hui, la position dominante est à l’alarmisme le plus échevelé. Mais beaucoup de raisonnements reposent sur des ignorances, voire des actes de foi. Sans épidémie ni guerre, quelle solution ? L’euthanasie ? « Tuez-les tous, ces vieux, nul ne reconnaîtra plus les siens » ? Analyse.

Actualité de l’économie sociale

Derrière les prévisions apocalyptiques qui sont devenues notre lot quotidien se dessine toujours, de façon plus ou moins explicite, le spectre de la surpopulation. Tous ces milliards de nouveaux venus qui doivent nous rejoindre ne pourront trouver assez d’eau pour boire, de riz ou de poisson pour se nourrir, d’énergie pour se chauffer ou se déplacer. De toutes façons, il n’y aura plus de place pour eux, ni surtout pour les déchets qu’ils ne manqueront pas de produire. Jamais notre planète ni ses ressources limitées, déjà trop mises à contribution, ne pourront supporter un tel nombre de bouches consommatrices supplémentaires.

Fort bien, mais alors on fait quoi ?

N’attendez pas de réponse originale. Tout a été dit sur la question. La majorité malthusienne vous expliquera qu’il est urgent que l’espèce humaine cesse de se reproduire. Quant aux vivants, il leur faut sans tarder changer de comportement et devenir sobres. Consommer deux fois moins à horizon de dix ans et dix fois moins à trente ans doit devenir leur seule ambition dans ce qui leur reste à vivre. Il n’y a pas d’autre issue pour sauver Gaïa.

Une minorité restée attachée aux sirènes du progrès essayera bien d’argumenter que la crainte de la surpopulation n’est pas nouvelle, que l’on a plusieurs fois annoncé l’imminence de la catastrophe, mais que toutes les prophéties de malheur ont jusqu’ici été controuvées. Ainsi, les indicateurs de santé et d’espérance de vie n’ont jamais été aussi hauts et la proportion de gens souffrant de la faim n’a jamais été aussi basse. Dès lors, poursuivons nos efforts de recherche et nous saurons nourrir tout le monde, d’autant plus que la transition démographique est en marche partout sur le globe, ce qui conduira à stabiliser la population totale à un niveau qui n’augmentera plus.

Ces propos rassurants sont cependant peu audibles, tant le tintamarre dominant est à l’alarmisme le plus échevelé. On peut bien constater que les progrès des sciences, de la médecine et de l’agronomie ont jusqu’ici permis de faire face, mais tout vient nous dire que cette fois le mouvement est grippé. Les gains de productivité réalisés ces dernières décennies l’ont été au prix d’un appauvrissement des sols, d’un tarissement des ressources océaniques, de la disparition des derniers espaces naturels, d’une chute dramatique de la biodiversité et de nouvelles et sournoises pollutions chimiques. Alors ? Que faire ? Peut-on espérer que cette mystérieuse transition démographique arrivera à temps ?

Ignorances et actes de foi

En fait, derrière ces mots savants en apparence se cachent de grandes ignorances. On a certes observé, dans les sociétés dites développées (prenons comme contour indicatif la liste des pays de l’OCDE, soit 15 % de la population mondiale, et 12 % à l’horizon 2050 selon les prévisions de l’ONU), d’abord une baisse continue de la mortalité, provoquant une forte progression de la population, puis une baisse équivalente de la natalité, amenant progressivement la fin de cette croissance. Ce mouvement aura duré deux siècles, et il aura été traversé par bien des crises et des guerres. Et l’on voudrait que le reste du monde, 85 % de la population mondiale, fasse le même chemin, mais vite et sans incident. Cela ne vous paraît pas quelque peu chimérique ?

La baisse de la mortalité poursuit son chemin, car la médecine continue de progresser et le monde s’est organisé pour éviter de plus en plus les guerres et secourir les zones victimes de sécheresse ou menacées par la malnutrition. Mais rien n’indique que la baisse de la natalité doive suivre, par on ne sait quelle automaticité. Tout ce que l’Histoire longue permet d’inférer, c’est que ce sont l’aisance, le bien-être et l’abondance qui conduisent les peuples à faire moins d’enfants, alors que les situations de disette ou de malheur les incitent, par une sorte de réaction collective de survie, à multiplier leur descendance. D’où l’acte de foi : assurons le développement économique, et la natalité s’ajustera.

Oui, mais ce n’est qu’un acte de foi ! Et si en plus le développement économique devait être arrêté au nom de priorités écologiques, il faudra trouver autre chose.

Un fragile consensus compassionnel

Certes, la natalité a presque partout diminué. Mais les situations sont trop diverses pour qu’on puisse parler d’un même mouvement touchant tous les pays du globe. La Chine a pratiqué l’infanticide de masse, réglementé et obligatoire. Ailleurs, les ONG diffusent la contraception, avec des résultats divers. La séduction opérée par le mode de vie occidental, couplée aux contraintes de l’habitat urbain, conduit les classes moyennes du monde entier à réduire la taille des familles. Tout cela se fond mal dans une simple relation entre croissance du PIB mondial et fécondité.

On peut se demander si le vieillissement des sociétés riches ne risque pas de provoquer, à plus ou moins brève échéance, leur affaiblissement et, en conséquence, une diminution de leur capacité à imposer leur modèle et à empêcher le retour des quatre moyens traditionnels de limitation des populations, à savoir les guerres et les génocides, les catastrophes en tous genres, les famines et les épidémies. Ces quatre calamités, qui souvent se cumulaient ou s’enchaînaient, ont assuré au fil des siècles un mode d’ajustement brutal et cruel du nombre de bouches à nourrir aux capacités de production de l’agriculture, puis de l’industrie.

Certes, aujourd’hui on ne voit rien se dessiner de tel. On ne lève pas le pied sur les progrès sanitaires et on ne voit faiblir ni la compassion ni la solidarité. Mais il est des signes qui peuvent annoncer une vague d’impuissance, de démission et de cynisme. L’Occident semble en effet redoubler d’efforts pour détruire ses fondements moraux traditionnels. Le jour où les nécessités de l’équilibre de ses systèmes sociaux imposeront un recours massif à l’euthanasie, le consensus compassionnel qui lui tient lieu de dernier lien d’unité pourra être abandonné.

N’oublions pas que le nombre en soi n’est rien si on n’analyse pas les structures par âge ; la vigueur, l’audace et l’imagination sont toujours l’apanage des populations jeunes, alors que les peuples vieillissants, même assis sur leurs tas d’or, finissent par ne plus compter.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.

Philippe Kaminski - Actualité de l'économie sociale