Alors qu’en France et en Europe, les activités reprennent, du transport au tourisme en passant par l’hôtellerie-restauration, seule la culture semble rester confinée, toujours au piquet… Pour prendre le pouls d’une activité phare du spectacle vivant, la musique classique, nous avons rencontré Louis Presset, le secrétaire général de la FEVIS, un homme inquiet mais déterminé.

La Fédération des ensembles vocaux et instruments spécialisés (FEVIS) regroupe des orchestres de musique classique et baroque, ainsi que quelques ensembles contemporains. Construits comme des « ensembles à projets », ces orchestres indépendants ont une structure permanente. De quoi en faire des producteurs performants même si leurs musiciens sont le plus souvent des intermittents, un modèle économique qui a fleuri dans les années 2000.

Au total, ce sont près de 5 000 artistes qui se produisent dans 150 ensembles vocaux et instrumentaux. Pour mieux situer leur force, ils donnent 4 000 concerts par an, dont 20 % au moins ont lieu à l’étranger, pour 1,5 million de spectateurs… À la fois centre de ressources et intermédiaire auprès des pouvoirs publics, la FEVIS travaille à faire circuler les meilleures pratiques du secteur et à construire entre les ensembles, de la solidarité.

Entretien.

Quels sont les défis à relever pour les orchestres et les ensembles vocaux indépendants ?

L’enjeu principal continue d’être : comment faire pour que tout ne s’effondre pas ? Au début, alors que tous les concerts s’annulaient, l’urgence était d’assurer la survie des ensembles. Nous avons demandé à bénéficier du congé partiel et avons eu gain de cause, même si le décret d’application a mis un mois et demi à tomber, ce qui fut une source d’anxiété. Ensuite, nous nous sommes battus pour une année blanche des intermittents. Là encore, tout n’est pas ficelé mais au moins, on l’a obtenue ! Ces mesures de sauvegarde, aussi exceptionnelles soient-elles, sont cependant loin de suffire… L’enquête que nous avons publiée il y a quelques jours montre que les structures restent fragiles et que certaines d’entre elles risquent la faillite. Nous avons enregistré plus de deux millions de pertes sèches uniquement de mars à juillet ! Il devient indispensable de reprendre l’activité et les musiciens piaffent d’impatience. Mais à moins de monter des micro-projets, une reprise semble quasi impossible si on applique à la lettre le protocole sanitaire…

Comment font nos voisins, les grands pays « musicaux » comme l’Allemagne ou l’Italie ?

Ils sont dans des dynamiques de déconfinement plus actives que les nôtres ! L’Allemagne, souvent prise en exemple, est décentralisée : d’un land à l’autre, les règles ne sont pas les mêmes. En Rhénanie du Nord – Westphalie, quelques concerts ont eu lieu depuis le 31 mai, même si les spectacles de plus de 5 000 personnes restent interdits. En Italie, depuis le 15 juin, les concerts ont aussi recommencé, mais on prend la température à l’entrée des salles. Les spectateurs qui affichent plus de 37,5° ne rentrent pas.

Chez nous, les salles de spectacle sont autorisées à ouvrir, mais les conditions sont si contraignantes que les organisateurs et directions ne savent plus si c’est intéressant de le faire. Nous avons été déçus que le président de la République n’annonce pas une étape de déconfinement de la culture dans sa quatrième allocution… Pas un mot sur les artistes et le secteur ! Il y a pourtant urgence. Des dates de concerts continuent d’être annulées pour octobre et décembre. Les programmateurs voient que le déconfinement prend plus de temps que prévu. Ils prennent peur car ils ne savent pas comment les salles vont se remplir.

Existe-t-il néanmoins des initiatives inspirantes ?

Il est possible de faire jouer des orchestres de musique de chambre, avec des musiciens portant un masque, ou encore des formes minuscules, des projets à quatre ou cinq, voire dix à douze musiciens. Le résultat est satisfaisant, en particulier parce qu’on est en manque de musique ! Mais ça génère de lourds coûts d’installation, avec des jauges de public divisées par quatre et des recettes de billetterie aussi… Il y a aussi des initiatives en plein air, dans des parcs publics et même des jardins privés, devant une vingtaine de personnes. Ce sont des moments particuliers et chargés d’émotion ; on est alors dans un autre rapport au public. Dans la région Grand-Est, des ensembles se sont réunis pour proposer un grand projet en auto-production. Ensemble, ils garantissent la majorité de la somme et trouvent des partenaires. Ce sont eux qui prennent le risque financier, pas les programmateurs.

Que faudrait-il faire, selon vous ?

Les études allemandes ou européennes sur les risques de projection de gouttelettes de face ne donnent pas de réponses sanitaires vraiment définitives. Or les réunions avec les pouvoirs publics et les autorités sanitaires ont un ordre du jour strict qui ne permet pas de questionner ce genre de choses, en dehors du protocole sanitaire général. Par exemple, des musiciens ont proposé de se confiner quatorze jours ensemble pour répéter. Si aucun cas n’était déclaré positif, ils se retrouvaient tous sur scène… Ça n’a pas été autorisé ! Nous ne sommes pas médecins mais tout en restant prudents, nous aimerions un assouplissement des contraintes et surtout de la cohérence ! Comment ne pas s’étonner qu’il soit possible de voyager en train pendant six heures à côté d’un voyageur masqué, mais pas d’assister à un concert de deux heures à côté d’un spectateur masqué ? Pourquoi le secteur culturel devrait-il rester le seul à ne pas pouvoir déterminer des assouplissements ? Nous avons le sentiment qu’il y a deux poids deux mesures…

Propos recueillis par Kakie ROUBAUD

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Photographie de Une – TM+ (crédits Aurélie Fieschi)