Qui dit nouvelle année, dit exercice de prévision ! Alors, monsieur l’expert en statistiques, dites-nous :  de quoi l’avenir sera-t-il fait ? Et surtout, la question cruciale : comment protéger mon argent ? À ces questions, notre expert et chroniqueur Philippe Kaminski répond… à sa manière.

Actualité de l’économie sociale

Pour cette première chronique de l’an neuf, je ne puis échapper à l’exercice de la prévision. Vous qui êtes économiste, que nous annoncez-vous pour l’année qui commence ? Quelles catastrophes nous faudra-t-il encore affronter ? Que dois-je faire pour protéger mon argent ? Je suppose que tous les honorables citoyens qui me posent ces questions ont déjà lu les réponses de quantité d’éditorialistes, qu’il s’agisse d’experts auto-proclamés, de charlatans avérés ou d’authentiques universitaires. Alors, que leur raconter de plus ? Les rassurer, ou aviver leurs inquiétudes ? Tenter d’expliquer ce qu’on ne comprend pas trop soi-même, ou assumer l’incertitude, ou encore se réfugier derrière quelques jolies formules à l’emporte-pièce ?

Je l’ai exprimé maintes fois : plaie d’argent n’est pas mortelle. Si d’aventure l’éclatement d’une bulle au cours de l’an 2020 devait significativement amoindrir votre patrimoine financier, vous ne serez pas seul dans cette situation, et il ne faudra pas en faire un drame. Un jour ou l’autre, vous vous rétablirez. Il y a bien d’autres chemins pour s’accomplir, pour remplir sa vie. Souvenez-vous de la première des Béatitudes : Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté… Gagnants ou perdants à la roue de la spéculation, les adorateurs du Veau d’Or seront toujours perdants d’office aux roues qui importent vraiment. Donc, ne soyez jamais angoissés par des problèmes d’argent.

Mais cela ne veut pas dire qu’il faille se désintéresser de ses avoirs, qu’il ne serve à rien de s’en occuper. Au contraire, et c’est le principe même de la destination universelle des biens : chacun est tenu de gérer convenablement son propre patrimoine, car c’est aussi une condition du bien commun. C’est l’envers du droit à la propriété individuelle : ce que je possède, je me dois, vis-à-vis de la collectivité, d’en faire bon usage. Ne soyez pas angoissés, mais restez responsables.

On dit souvent que les Français ne comprennent rien à l’économie. C’est un peu vrai, notamment sur  la capacité de l’épargne à produire, par on ne sait quelle magie transmuée en droit, des revenus sous forme d’intérêts. Mais à qui la faute ? Je pense que beaucoup d’autres peuples sont logés à la même enseigne, dès lors que les États ont mis à leur disposition des systèmes d’épargne administrée à taux fixes. Les Français savent très bien gérer leur budget et savent parfaitement qu’un sou est un sou. Mais depuis plusieurs générations, on leur dit : Mettez vos économies sur ce livret d’épargne, et cela vous rapportera tant pour cent, quoi que vous fassiez par ailleurs. Et c’est moi, pouvoir politique, qui décide du taux. L’épargnant de base a fini par croire au caractère automatique de cette création d’argent à partir de l’argent.

Il n’y a là, bien sûr, rien d’automatique, et la rémunération des dépôts n’est en aucune façon un dû. Tout dépendra de l’aptitude de l’emprunteur à investir l’argent emprunté dans des activités qui lui rapporteront davantage que les intérêts qu’il s’est engagé à servir ; in fine, c’est le taux de croissance de l’économie qui détermine la norme de ce qu’un déposant peut légitimement attendre. Quand la croissance est faible, voire nulle ou négative, les produits de l’épargne le seront tout autant ; et si, ici ou là, quelques chanceux obtiennent davantage, cela sera obligatoirement compensé par quelques malchanceux qui recevront moins que la moyenne, ou qui perdront encore plus que ce que perd la moyenne. On comprend dès lors que jadis, lorsque la croissance était inconnue (imperceptible sur le moyen terme), l’usure était assimilée à un crime.

Dans notre économie mondialisée, où les taux de croissance varient considérablement d’un pays à l’autre ou d’une activité à l’autre, et où la financiarisation occulte l’économie réelle, ces réalités de base soient moins directement perceptibles. Elles continuent cependant d’exister. Ceux qui agitent la menace d’une remontée des taux d’intérêt, qui rendrait insupportable le service de la dette des États et provoquerait leur faillite, semblent l’ignorer ; l’absence de croissance, jointe à l’abondance des liquidités, implique mécaniquement que les taux d’intérêt resteront voisins de zéro. Il y a assez de menaces et de dangers pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en agiter de factices.

Prêter de l’argent ne rapportant plus rien, cela a provoqué un gonflement corrélatif de bulles boursières et immobilières. En effet, depuis que l’épargne existe, on ne lui connaît qu’un nombre d’utilisations limité. Rien de nouveau n’a pu être inventé, sur ce point, depuis des siècles, ou tout au moins depuis les premières apparitions de l’économie capitaliste. On peut en distinguer six, de la plus stérile à la plus risquée :

  1. la thésaurisation (une cassette enterrée au fond de son jardin) ;
  2. la spéculation, sur l’or ou les objets d’art ;
  3. le prêt à autrui (obligations) ;
  4. l’immobilier, ou l’achat de biens de production (notamment, jadis, la terre) loués à autrui ;
  5. l’achat de droits de propriété d’actifs de production (actions) ;
  6. l’investissement direct dans sa propre entreprise.

Ainsi, l’argent qui ne trouve plus avantage à se placer au niveau 3 migre-t-il vers les niveaux 4 et 5, où l’offre est moins élastique, ce qui provoque une augmentation artificielle des prix.

L’éclatement prochain de ces bulles est tout à fait possible, mais nul ne peut en prévoir la date. Cela pourra se produire en 2020, ou plus tard. Ou jamais, car il est également possible que ces marchés subissent une correction progressive, supportable malgré quelques à-coups. N’attendez pas de moi le moindre pronostic !

Ce ne sont là que des propos de court terme, applicables à tous les pays dits développés, c’est à dire riches et vieillissants. Sur le plus long terme, je me risquerais à un scénario moins convenu, mais qui me séduit par sa cohérence : c’est le lent mais inexorable déclin de l’Europe, sur le modèle de celui subi il y a un siècle du fait de la Grande Guerre et de ses conséquences.

Nous vivons aujourd’hui une autre guerre mondiale, économique et technologique celle-là, dans laquelle l’Europe est perdante. Elle est perdante parce qu’elle invente moins, parce qu’elle attire moins, parce qu’elle n’intègre plus, parce qu’elle importe et cultive toutes les pulsions alarmistes, pessimistes et dépressives qui circulent de par le monde. Comme elle a tant accumulé de richesses, la vitesse acquise lui permet de maintenir l’illusion. Mais je crains que les violents soubresauts économiques, monétaires et financiers qui risquent d’ébranler l’économie mondiale, peut-être dès cette année, ne provoquent plus de dégâts en Europe que partout ailleurs. J’aimerais me tromper.

 

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.

Philippe Kaminski - Actualité de l'économie sociale