Depuis le début de la pandémie, l’Économie Sociale est restée désespérément muette, malgré les dommages sur l’économie, les relations sociales ou encore l’extension de la pauvreté. Seule nouveauté du moment : se référer coûte que coûte aux communs… Une énième et éphémère flambée conceptuelle ?

Actualité de l’économie sociale
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Depuis quelques temps, les textes publiés par l’Économie Sociale, ou en son nom, m’ennuient voire m’affligent. Est-ce là une simple crise de misanthropie consécutive aux épreuves du confinement ? Ce serait un moindre mal. Ou peut-être ce sont les auteurs de ces textes qui souffrent, sans en être bien conscients, d’un rétrécissement de leur pensée consécutif à la pandémie ?

Mais je crains que l’affaire ne doive rien aux virus, car j’avais commencé à ressentir ce sentiment d’insatisfaction bien avant les premières alertes. Il est allé crescendo depuis, dans la mesure où rien, vraiment rien, ne venait m’apporter une voix spécifiquement d’Économie Sociale au concert des avis et commentaires suscités par la crise sanitaire.

Oh certes, je n’attendais pas de lumières sur l’aspect purement médical, ni de participation plus ou moins critique à la cacophonie politico-complotiste. Mais les graves conséquences, immédiatement perceptibles, sur l’économie, sur les relations sociales, sur l’isolement et la détresse psychologique, sur les retards scolaires, sur l’extension de la pauvreté, auraient dû provoquer non seulement des interrogations, mais une vaste et rapide mobilisation des esprits et des énergies ! Ce n’est pas tant le monde d’après qu’il fallait imaginer, c’est le monde du présent qu’il fallait secourir ! Or les voix de l’Économie Sociale sont restées muettes. Elles ont continué, presque comme si de rien n’était, à ânonner leurs habituelles litanies sur « la co-construction de la transition dans les territoires », et autres trissotinnades auxquelles personne de sensé ne saurait porter le moindre intérêt.

C’est grave, c’est fâcheux, et ce l’est d’autant plus que l’inanité du fond est en quelque sorte relayée, amplifiée, par la boursouflure de la forme. Écriture dite « inclusive » à tout va, vocabulaire ampoulé, suivisme stérile et servile de ce qui circule de plus trivial ou de plus excessif sur le climat, la décroissance ou l’alimentation, quand ce n’est pas une complicité de fait avec les margoulins promoteurs d’éoliennes. Et tout cela semble cloné à l’identique, de site en site, de forum en forum, sur chaque lettre d’infos, sans l’ombre de variantes, de pluralisme, d’opinions contrastées.

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Les références aux grands maîtres passés ne sont plus de mise. La culture du cancel se serait-elle invitée sans le dire ? Même les gourous portés au pinacle dans les années nonante (les Mauss, les Polanyi…) ne semblent plus avoir la cote. Aujourd’hui il est de bon ton de se référer aux communs.

Les communs, tout le monde en parle, et je serais bien en mal d’expliquer de quoi il s’agit. Je n’ai jamais été séduit par ce truc qui a commencé par être une mode pour devenir progressivement un véritable mantra. Les communs, c’est le moteur à eau, c’est la pierre philosophale du pauvre. J’ai lu plusieurs articles sur le sujet (regardez simplement, cela suffira, la notice Wikipédia) et je n’ai guère compris ce dont il retourne, ni surtout ce que ça peut avoir d’utile, de pertinent.

Les communs, sans doute un peu plus, ont valu jadis le prix Nobel d’économie à une certaine Elinor Ostrom. Mais on ne l’appelle nulle part « Madame le Professeur Ostrom », ce que lui vaudraient ses titres universitaires, mais simplement « Ostrom », et cette fausse familiarité m’horripile. Si c’était « Madame le Professeur Ostrom », je tenterais de lire ses travaux avec respect. Mais si ce n’est que « Ostrom », cela veut trivialement dire que les communs, c’est de l’étron.

Elinor Ostrom n’était ni la cousine cachée d’Aliénor d’Aquitaine, ni une Scandinave hantant les brumes de ses fjords (ah, me voici évoquant Renée Vivien, que me prend-il donc ?). Non, c’était une Américaine pur jus. Peut-être était-elle fort cultivée ; mais ses biographies courantes nous la décrivent comme une bécasse découvrant l’eau tiède. Elle aurait eu en effet la géniale intuition que le monde ne se réduisait pas à la concurrence libérale d’individus poursuivant leur seul intérêt ou à la décision publique, mais qu’il pouvait exister aussi des propriétés collectives gérées par des coalitions. Kolossale découverte. Le fil à couper le beurre n’est pas loin. Mais plus personne n’a vu de beurre en motte, il n’en existe plus, donc cette invention ne sert à rien…

Je me plais à penser, mais je n’ai jamais cherché à le vérifier, que l’inspiration d’Elinor Ostrom lui est venue de l’étude des mœurs et de l’économie ancestrales des tribus indiennes. Son appétence pour l’observation des sources, des zones de pêche, des forêts, pourrait bien lui venir de là.

Alors, que valent tous ces efforts acharnés pour rapprocher l’Économie Sociale de la théorie des communs, si celle-ci se réduit à de l’ethnologie de cultures primitives ? On retrouve là, exactement, les mêmes limites qu’avec les théories de Mauss.

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Je n’aime pas évoquer mes souvenirs, cela me donne des airs d’ancien de Verdun faisant la leçon à ses petits-enfants. Il me faut néanmoins évoquer la similitude frappante que je perçois entre les modernes communs et le destin que connut, dans les années septante et un peu au-delà, la théorie des systèmes. La distribution des personnages était en tous points semblable : tout le monde ne jurait que par cette nouvelle fulgurance méthodologique qui allait renouveler, proprement illuminer, notre façon de penser le monde, alors que moi, pourtant jeune coq prêt à me joindre les yeux fermés à toutes les aventures, j’y demeurais désespérément hermétique.

Cela nous venait d’Amérique, avec des allures de nec plus ultra des toutes dernières découvertes du management d’entreprise. Au début, sous le nom d’origine de System Approach, c’était réservé aux séminaires de formation les plus huppés, que seuls les plus hauts dirigeants de sociétés pouvaient s’offrir ou se faire offrir. Puis, en se traduisant par Approche Systémique, l’affaire s’est progressivement démocratisée. Enfin, elle a gagné les sciences humaines, et tout un chacun s’est cru obligé, modernité oblige, d’enfourcher à son tour ce cheval sans selle et sans bride dont personne ne semblait voir qu’il tournait en rond comme dans un manège forain et revenait, à chaque rotation, à son point de départ.

Que de certitudes de nouveaux horizons qui allaient se révéler grâce à cette révolution ! Enfin, des éléments d’analyse imparablement efficaces allaient être déployés ! Un monde meilleur allait surgir sur les ruines du raisonnement bêtement linéaire, stupidement causal, grâce aux rétroactions, aux interactions, sans oublier… les stupéfactions !

Or il n’y avait rien de nouveau dans cette éphémère flambée conceptuelle. Juste un peu de rudiments de rhétorique, mais on avait supprimé depuis déjà longtemps l’enseignement de la rhétorique, ceci expliquant cela. Au bout du compte, c’est moi qui avais raison, mais pendant des années j’étais celui avait tort et qui ne comprenait rien. Bis repetita, hodie placent ?

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.