Les épisodes de rage collective de destruction du patrimoine culturel et symbolique sont nombreux dans l’Histoire. Ce qui est spécifique à notre époque, c’est que la fatalité du cancel est l’expression d’une société qui se veut apaisée et inclusive… Nous ne sommes pas dans un contexte d’embrasement de violence ou de fanatisme, mais dans un mélange de grande lassitude et d’uniformisation mondiale.

Actualité de l’économie sociale
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Tout d’abord, un peu de vocabulaire, avec ce qu’il faut de refus des anglicismes imbéciles. Il n’y a pas plus français que le verbe canceller, qui a cédé la place à son synonyme annuler. De même que le mot anglais cancellation, qui veut dire « oblitération apposée sur un timbre-poste », existe tel quel en français, au sens de annulation. Mais il n’y a aucun raison de traduire cancel par cancellation, ou par cancellement, puisque le mot cancel est du pur français lui aussi.

Quand on néologise, ou quand on désarchaïse, il ne faut pas avoir peur de faire court. Il est stupide de prétendre que seul l’anglais sait faire court et que c’est là son avantage face au français. Il est sot de penser ou de laisser dire que le français ne se complaît que dans les suffixes à rallonge. Le verbe espérer est associé à espoir, non à espération, espérage ou espérement. Le verbe oublier est associé à oubli, non à oubliation ou à oubliement. Dès lors, le substantif associé à canceller doit être cancel, et rien d’autre.

Les nombreux dictionnaires que j’ai pu consulter montrent une grande diversité dans la définition originelle du mot cancel, également connu sous la forme chancel. À l’instar du mot bureau, il aurait pris au cours de son existence des significations de plus en plus vastes, d’une part autour de l’idée de grille, de treillis, d’autre part autour de celle de l’espace délimité par ladite grille.

Le Gaffiot nous apprend que cette bifurcation existait déjà dans la langue latine, du moins dans le latin tardif. Le verbe cancello avait deux sens, disposer en treillis et délimiter, de même que le nom cancellus, et son pluriel cancelli, signifiait balustrade, ou grille, mais aussi limites, ou bornes. Sans doute ces limites étaient-elles marquées par la balustrade en question, car on note également la présence du mot cancellarius, l’huissier préposé à la grille, qui a directement donné notre mot chancelier.

Les dictionnaires d’il y a deux ou trois siècles indiquent d’abord que le cancel était un élément de balustrade en forme de croisillon (certains s’en tiennent à un simple barreau), ensuite qu’il désigne l’ensemble de la balustrade délimitant un espace où seules des personnes autorisées peuvent entrer, enfin cet espace lui-même. Il peut s’agir de l’orgue d’une église, ou de son chœur, ou de l’endroit où sont gardés les sceaux du royaume, sur lesquels veille le chancelier.

Du premier niveau on gardera l’idée de croix, de grille, d’où le verbe canceller, qui signifie biffer un document d’une croix pour le rendre caduc, et qui est passé tel quel à l’anglais avant que les Français ne l’oublient.

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Ceci posé, venons-en à la culture. Les modes invasives venues d’outre Atlantique nous ont apporté, tel un prurit de surinfection du politiquement correct, cet instrument de la pensée décoloniale qu’est l’usage compulsif du cancel. Nous aurions tort de ne pas prendre l’affaire avec tout le sérieux qu’elle mérite.

Nous pensions trop paresseusement que l’iconoclastie avait disparu de nos civilisations, que ses résurgences n’étaient le fait que d’horribles barbares sans foi ni loi, Khmers rouges démolissant Angkor, ou islamistes détruisant Tombouctou, puis Palmyre. Et nous cherchons à nous rassurer en imaginant que ces nouveaux mouvements se limiteront à du cancel de culture, alors qu’ils annoncent clairement l’avènement d’une culture du cancel (ce qui est la bonne traduction de l’anglais cancel culture).

Je ne veux pas m’étendre sur l’obsession du déconstruire qui traverse nos sociétés ; l’information est abondante. Célébrités, noms de rues, statues et monuments littéraires font l’objet de controverses sans fin. Au début, cela avait l’allure d’un jeu, et sans doute en était-ce un. Des gauchistes illuminés s’en prennent à un symbole de notre vieux monde, puis des ronchons acariâtres leur répondent en les taxant de blasphémateurs. On en rit, on minimise, puis on s’inquiète devant la dimension que prend le phénomène. Mais prend-on le recul nécessaire pour l’interpréter ?

Prenons ce pauvre Colbert. Il est attaqué sous des prétextes absurdes, relevant du plus crasse péché d’anachronisme. Mais c’est en le défendant qu’on donne corps à ces attaques, qu’on leur donne une justification qu’elles ne méritaient pas. Car pourquoi la société s’est-elle piquée d’honorer Colbert, d’une manière qui l’eût diantrement étonné, plutôt que de statufier Honoré d’Urfé ou Mademoiselle de Scudéry ? Quel message d’exemplarité, ou de quelque autre nature, a-t-on voulu transmettre ? Faute d’explication évidente, ce Colbert n’est plus qu’un vieux ballon crevé abandonné sur un terrain vague, et il n’est pas anormal de voir des bandes d’enfants taper du pied dedans.

Il se peut que la culture du cancel disparaisse comme elle est venue. Mais il faut aussi penser qu’elle puisse s’étendre et s’aggraver. Et se préparer à de telles éventualités.

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Les épisodes de rage collective de destruction du patrimoine culturel et symbolique sont nombreux dans l’Histoire. On y est davantage sensible lorsque de vraies œuvres d’art sont ainsi perdues, mais lorsqu’il ne s’agit que d’ornements de pouvoir, comme les innombrables statues de Lénine qui ont été déboulonnées il y a trente ans, la démarche est identique. Ce qui me semble nouveau, spécifique à notre époque, c’est que la fatalité du cancel ne résulte ni d’une défaite militaire face à une armée étrangère ivre de saccages et de pillages, ni d’une révolution intérieure incitant une faction, qu’elle soit politique ou religieuse, à exterminer tous les signes de puissance ou de rayonnement de la faction rivale. Non ; aujourd’hui, cette fatalité est l’expression d’une société qui se veut apaisée et inclusive, et qui est prête à laisser se dissoudre ses fondations les plus profondes pour bénéficier d’une fin de vie tranquille.

Nous ne sommes pas dans un contexte d’embrasement de violence ou de fanatisme, mais dans un mélange de grande lassitude, conséquence du vieillissement général, et d’uniformisation mondiale où la seule statue qui ait une valeur autre que marchande est celle du Veau d’Or. Les bras armés du cancel, mouvements de « personnes racisées » et coteries universitaires, bénéficient du soutien tacite d’une part significative, et influente, de la société qui, au fond, n’éprouve aucun attachement particulier pour les symboles culturels menacés de destruction.

Il y avait, jadis, une nette distinction entre les accidents, générateurs de dommages massifs, et un processus continu d’attrition et de renouvellement. La succession ininterrompue de querelles entre Anciens et Modernes, ceux-ci prenant au fil du temps la place de ceux-là, et devant à leur tour faire face aux assauts de nouveaux venus, produisait un flux permanent de mises au rencart des vieilles gloires. Or cette mécanique semble s’être grippée. L’époque moderne a tant investi dans la conservation, a tant rigidifié la création par le jeu des subventions et des politiques publiques, a tant panthéonisé tout et n’importe quoi, que nous souffrons désormais d’un trop plein de trésors culturels que nous n’avons plus le temps de hiérarchiser et d’apprécier.

Ce sont les destructions d’hier qui font les raretés d’aujourd’hui. C’est une loi cruelle, mais c’est la loi. La découverte d’un fragment de molaire de dinosaure suffit à reconsidérer nos théories sur la nourriture de ces charmantes bestioles ou sur le timbre des cris d’amour dont ils emplissaient la savane. Mais imaginez un instant que l’on identifie au plus profond des eaux un fragment d’Atlantide sur lequel, par miracle, gisent parfaitement conservés des squelettes complets de troupeaux de dinosaures ; leur valeur, tant marchande que scientifique, tombera à peu de chose, et le prix d’un chandelier sculpté dans un tibia de brontosaure ne dépassera guère celui de son homologue en corne de buffle. Autrement dit, détruire aujourd’hui, c’est créer les objets de valeur de demain.

Peut-être aussi, devant l’espace laissé béant par le retrait de la chrétienté, avons-nous trop sacralisé, trop sanctuarisé, sans qu’aucun effort d’information, de pédagogie n’ait pu atteindre le niveau suffisant pour faire adopter les nouveaux mythes par le plus grand nombre. À l’image de toutes ces rues baptisées de noms de personnages totalement inconnus par ceux qui y habitent, les références culturelles en apparence les mieux assurées sont devenues indifférentes à la majorité de la population. Le cancel peut donc les déboulonner en toute tranquillité.

Tout ce que l’on a conservé et honoré jusqu’à présent n’a pas forcément vocation à l’être indéfiniment. Nous avons tous, en chacun de nous, un certain appétit de cancel. Et il en existe un autre, collectif, enfoui au sein de chaque groupe social. Quand on les bride, quand on les a refoulés trop longtemps, le couvercle de la marmite finit par sauter, et c’est dans le bruit et la fureur que se déchaînent les pulsions iconoclastes.

Je ne sais si les turlupinades venues des universités américaines feront long feu, si elles ne provoqueront qu’un nettoyage proportionné à l’absurde pléthore de nos objets cultes culturels, ou si elles déclencheront un séisme ravageur. Je sais simplement que nous devons y être attentifs et lucides, ni trop passifs, ni trop systématiquement conservateurs.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.