En 48h seulement, la baudruche de la « superligue » de football s’est dégonflée. Pourquoi ? Parce que les instigateurs se sont vus attribuer d’emblée le rôle du méchant. Pour le reste, sur le plan de la cupidité, tous les clans se valent, car l’UEFA n’est pas vraiment un club de philanthropes désintéressés… Les clubs de foot européens ne sont-ils pas de lucratives entreprises de spectacle à dimension planétaire ?

Actualité de l’économie sociale
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Il n’aura fallu que deux journées pour que se dégonfle la baudruche de la « superligue » de football. Malgré maintes études préparatoires, malgré un dossier juridique affûté, malgré les assurances des professionnels de la communication, les promoteurs du projet se sont heurtés dès le départ à un écueil qu’ils n’avaient pas prévu : la distribution des rôles s’est spontanément faite à leur détriment. Ils se sont vus attribuer d’emblée le rôle du méchant, et n’ont jamais pu en sortir. La partie était perdue avant d’avoir seulement commencé.

Tous les soutiens, le populaire (plus ou moins instrumenté), le corporatiste, le médiatique puis le politique, ont rapidement afflué au secours du gentil, supposément agressé, ne laissant pas aux ligueurs le temps de plaider leur cause. Mis hors-jeu en quarante-huit heures, ceux-ci auront, du moins en apparence, tout perdu dans l’aventure : leur crédit, leur honneur, leur réputation.

Or, sur le plan de la cupidité, les deux camps se valent largement. L’UEFA ne vit que pour le fric, et il est cocasse de la voir parée de la casaque virginale du « secteur non lucratif » luttant pour « l’esprit sportif » face aux vilains dissidents qui, eux, ne pensent qu’à s’enrichir. Parce que, convenons-en, vouloir s’enrichir est un vice qu’ils sont seuls à cultiver. Tous les autres protagonistes du monde footballistique ne sont, chacun le sait, que des philanthropes désintéressés.

Il nous arrive souvent de simplifier les choses en opposant la frugalité de l’Économie Sociale à l’appât immodéré du gain porté par ses concurrents capitalistes. En faisant ainsi, on force le trait, on sait bien qu’on pousse trop loin le bouchon, mais c’est de bonne guerre. Dans la guerre des idées, il ne faut pas être trop regardant sur le choix des armes qu’on emploie. Mais dans le cas présent, ce n’est qu’une grossière farce. Loyalistes et ligueurs sont à mettre dans le même sac. Les premiers veulent conserver leur pouvoir, les seconds sont peut-être moins hypocrites, puisqu’ils affichent franchement la couleur.

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À quoi répond, au juste, ce projet de Superligue ? Ce n’est pas, en tous cas, comme certains l’ont dit, que les clubs les plus riches et les plus chargés de gloire veulent s’éviter tout risque d’une défaite humiliante face à des équipes moins bien classées mais « mortes de faim » le jour où elles ont la chance de rencontrer un adversaire de niveau mondial. Ce n’est pas non plus pour augmenter le nombre de rencontres afin d’augmenter les recettes. En lisant les déclarations entre les lignes, il me semble discerner deux types de motivations des grands clubs, d’abord le souci de maîtriser leur calendrier, ensuite le désir de sortir d’un statut purement sportif pour devenir des entreprises de spectacle à dimension planétaire.

Les joueurs des grands clubs sont en effet soumis à un rythme infernal qui multiplie les risques de blessure, à tout le moins de saturation. Ils doivent participer à leurs compétitions nationales et jouer dans l’équipe de leur pays, en plus de la Ligue des champions qui est le principal enjeu pour leur club. Cela fait trop dans une saison, et quand on sait le prix que coûte un joueur de classe mondiale, chaque blessure correspond à une perte financière considérable. Les intérêts des clubs s’opposent donc à ceux des sélections nationales. Il en a toujours été ainsi, mais les rapports de force, et de prestige, donnaient l’avantage aux secondes sur les premiers. Les masses financières en jeu sont en train d’inverser cet équilibre.

Je pense donc que le projet de superligue n’est pas mort, qu’il reviendra prochainement, et sans doute qu’il finira par s’imposer. Des initiatives comparables ont été menées à leur terme dans d’autres sports ; le football est certes d’une autre dimension, mais la problématique n’y est pas fondamentalement différente.

Les sports collectifs américains fonctionnent sur le modèle de la libre concurrence. Et c’est le modèle que promeut l’Union européenne dans tous les domaines. Il n’y aurait donc rien d’absurde, rien d’impossible, à ce qu’il pénètre aussi le football européen.

Mais plus que les sports collectifs, ce sont deux sports individuels, le tennis et la boxe, qui nous montrent par leur histoire que le système administré par l’UEFA n’est pas le seul possible.

Dans le monde du tennis, il a fallu très longtemps pour que la dissidence du professionnalisme s’impose et vienne absorber l’ancien tennis amateur. Mais cela s’est finalement réalisé. Au début, les joueurs qui devenaient professionnels étaient exclus des grands tournois et de la Coupe Davis ; ils ne pouvaient se produire qu’en circuit fermé, dans des tournois dont certains contestaient le caractère sportif, les qualifiant de simples exhibitions. Puis il a fallu se rendre à l’évidence : c’était les meilleurs qui partaient, et le niveau des grands tournois ne cessait de baisser. Après une période de retrouvailles connue sous le nom d’ère open, tout le monde est devenu professionnel.

Dans l’univers de la boxe, la situation est encore plus compliquée, car il existe plusieurs fédérations internationales, donc autant de championnats et de titres. Parfois un champion hors pair parvient à les conquérir tous, mais c’est exceptionnel. Ce pluralisme n’empêche pas les grandes rencontres de boxe d’être suivies dans le monde entier. Ce sont des spectacles rares ; un boxeur ne met sa ceinture en jeu que deux ou trois fois dans l’année, à intervalles irréguliers. C’est tout le contraire du football, mais ça fonctionne.

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Le public est habitué à une certaine organisation du football. Il ne veut pas que l’on change ses habitudes, il ne veut pas imaginer de changement profond. Les commentateurs ont beaucoup insisté sur les mouvements de supporteurs contre la Superligue ; mais pourquoi l’attachement du public à son club diminuerait-il forcément le jour où ce club aura achevé son processus d’intégration à la mondialisation libérale, et apparaîtra comme une marque mondiale recrutant ses supporteurs sur les cinq continents ? Ce n’est qu’une hypothèse, et nous ne disposons pas d’observations susceptibles de l’étayer.

Je n’ai surtout pas dit que je souhaite cette évolution. J’ai dit qu’elle est vraisemblable. Je sais bien qu’on pourra gloser sur le fait que l’âme d’un club, ce sont ses supporteurs historiques, ceux qui vont au stade, ceux qui habitent la ville dont le club porte le nom. Mais que pèse cette « âme » face aux sommes démentielles qu’il faut réunir pour faire vivre un club de renommée mondiale ? Elle ne restera considérée que tant qu’elle sera utile, indispensable. Le jour où elle apparaîtra comme un poids mort, le capitalisme la jettera comme une vielle pelisse usagée ! Ce ne sont pas seulement les droits télévisuels qui supplantent la billetterie ; il y a les paris sportifs, il y a les produits dérivés, dont le marché est mondial.

Pour terminer, je me dois d’illustrer mon propos par l’histoire récente d’un club on ne peut plus franco-français, celui de Sochaux. Sa naissance, avant guerre, était le fruit de la volonté de la famille Peugeot de fidéliser ses ouvriers et de leur offrir un motif de fierté collective. Grâce à la générosité de ses fondateurs, le club était rapidement devenu l’un des tout premiers de France. Son rang déclina quelque peu après la guerre, face aux moyens que pouvaient mobiliser les grandes villes, mais il resta honorable, et Sochaux devenu un « petit club parmi les grands », doté d’un petit stade comparé à d’autres, obtint néanmoins quelques beaux lauriers dans les coupes d’Europe. Il disposait en tous cas d’un public fidèle, formé autour du noyau initial des ouvriers de l’automobile et du cycle, expression et drapeau de toute la population du pays de Montbéliard.

Sochaux était le berceau historique de Peugeot, la plus grande usine de France, mais les affaires ne suivent pas toujours un cours tranquille. L’entreprise Peugeot fusionna avec Citroën, absorba Chrysler France anciennement Simca, et connut diverses crises ; la famille Peugeot devint minoritaire dans le groupe, et Sochaux cessa d’en être le centre de gravité pour ne plus en être qu’une des composantes. Et un beau jour, le groupe décida de ne plus soutenir le club et de le vendre.

Cela fut décidé à Paris, par des stratèges qui n’eurent aucun scrupule à expliquer que le football ne correspondait plus à l’image qu’ils voulaient donner du groupe. Trop populaire, trop ouvrier. Trop provincial aussi, sans doute. Ce faisant, PSA signifiait à des milliers de supporteurs, dont un noyau important d’anciens salariés de l’usine, qu’ils ne servaient à rien et ne comptaient pour rien. Ce sont des décennies d’attachement de milliers de familles à leur terre, à leur équipe, à leur stade, à leur club et à son histoire, qui étaient ainsi sacrifiés sur l’autel de la réorientation du groupe.

Alors qu’on ne me parle pas trop de la valeur de l’âme de ces grands clubs ligueurs qui ne sont que des boîtes à faire du fric ! Le club de Sochaux fut vendu à des Chinois. Mais pas des bons ! PSA ne fut même pas capable de choisir des repreneurs sérieux. Le club végète actuellement en seconde division, et quelques nostalgiques à cheveux gris évoquent encore ses heures glorieuses en levant leur verre de Pontarlier.

Je précise pour terminer que je ne regarde jamais de rencontres de football. J’ai toujours préféré le rugby.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.