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“Europe Connexion” d’Alexandra Badea : un texte fort, bien interprété mais… théâtral ?

“Europe Connexion” d’Alexandra Badea : un texte fort, bien interprété mais… théâtral ?
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Créé en 2017 par la compagnie toulonnaise Souricière et mis en scène par Vincent Franchi, Europe Connexion poursuit sa tournée en France et en Europe, le thème étant précisément l’influence des lobbies sur la Commission européenne. Nous retrouvons la puissance d’écriture d’Alexandra Badea, porté par l’excellente interprétation que le comédien Nicolas Violin donne de ce texte qui se rapproche pourtant davantage de la nouvelle que du drame théâtral.

Europe Connexion est presque un texte de jeunesse dans la carrière d’Alexandra Badea, elle qui n’a pas encore quarante ans et qui n’a commencé à écrire qu’il y a une douzaine d’années. Ce texte en dix volets répond à une commande de France culture, enregistré dans le cadre des Chantiers nomade en 2013 et réalisé par Alexandre Plank.

Ce seul en scène raconte le parcours professionnel d’un attaché parlementaire devenu lobbyiste de l’agro-alimentaire, en charge de défendre l’industrie des pesticides. Pour arriver à ses fins, il fait preuve d’une intelligence diabolique… jusqu’à la chute, les larmes et une nouvelle spirale de manipulation.

Manipulations en « tu »

Première scène, sur fond de musique symphonique, puissante, triomphale :

« 8.30. Tu arrives aux bureaux du quartier européen. Tu ouvres ton ordinateur. Tu te connectes sur la boîte mail de ta députée et tu fais le tri. Tu effaces automatiquement tout ce qui contient dans l’objet les mots protestation, contestation, controverse, alarme et les autres synonymes apparentés.

A 9.00 le défilé des lobbyistes commence. Tu les reçois, tu les observes, tu les écoutes. Ils te filent en souriant la documentation nécessaire pour contrer le projet de loi sur l’étiquetage alimentaire.

Tu es assistant parlementaire depuis deux ans, il t’en reste un et tu passes ensuite dans l’autre camp. T’as toujours rêvé de devenir lobbyiste. Tu étudiais à l’ENA et tu rêvais déjà. »

Un texte en « tu », comme un homme qui se parle à soi-même, doté d’une réflexivité extrême qui fait qu’il ne vit plus mais se vit, gravissant un à un les échelons au prix de manipulations terrifiantes. L’interprétation en tous points excellente de Nicolas Violin conduit la parole d’Alexandra Badea en ses recoins les plus glaçants.

Ce personnage pourrait être le croisement de Don Draper (Jon Hamm) dans la série Mad Men et de Frank Underwood (Kevin Spacey) dans la série House of Cards : il reprend la thématique du premier et l’art de la manipulation, avec adresse directe aux spectateurs, du second.

Une construction tout en tension

Nous reconnaissons d’emblée la puissance d’écriture de la talentueuse dramaturge franco-roumaine, déjà soulignée récemment au lendemain d’une représentation de Points de non-retour [Thiaroye], créé en septembre dernier au théâtre de la Colline. Sauf que, et ce n’est pas une mince appréciation, nous ne trouvons guère dans ce texte plus ancien ce « discours sermonneur », cette « capucinade contemporaine », qui plaçait Alexandra Badea – à travers le personnage de Nora – en surplomb, en juge à la mission eschatologique.

Le lobbyiste n’est jamais placé en position d’être jugé a priori ; le texte est suffisamment terrifiant pour que le lecteur-spectateur puisse opérer son propre discernement. Immobile au centre d’un carré blanc, prison hygiénique, la quasi-totalité de la représentation, donc pendant plus d’une heure, Nicolas Violin semble pris dans la toile d’une mondialisation effrénée, qui forme une spirale dans laquelle l’être humain est tétanisé, puis impitoyablement broyé – encore que, pas tout à fait, une prise de conscience assez étrange parce qu’artificielle semblant interrompre, du moins un temps, le processus, quand nous aurions préféré voir ce dernier atteindre son terme. Comme si l’auteure voulait rassurer le spectateur sur le fait qu’elle ne juge pas cet homme, que celui-ci a une conscience, etc.

« Tu veux conduire. Tu veux conduire le monde par procuration. Tu aimes être le cerveau pervers de la machine qui tourne. Ce n’est pas que l’argent, c’est la soif de puissance. Tu veux être dans la loge des plus grands. »

Ce mouvement extérieur de la Commission européenne, des logiques économique et politique, est exprimé par le metteur en scène Vincent Franchi à travers trois écrans blancs carrés, celui du milieu étant un plus grand que les deux autres, telles les trois croix du Mont des Oliviers qui crucifient les êtres humains, bons ou mauvais larrons, écrans blancs sur lesquels sont projetées de nombreuses images, tantôt intéressantes, tantôt éculées, sur lesquelles on imaginerait assez quelques « power point » bien ficelés. Un jeu de lumières particulièrement bien pensé et la présence d’un “Kyrie” probablement extrait d’une messe de Ludwig van Beethoven complètent l’impression mouvementée de cet environnement visuel et sonore.

Alexandra Badea a le sens de la construction en tension. Le texte que nous entendons semble souligner – ce que je ne peux confirmer ni infirmer, faute de connaître la vérité sur le lobbyiste – une certaine connaissance des mécanismes possibles et vraisemblables de ces soi-disant conseillers qui gravitent autour des décideurs politiques, guidant leurs choix, manipulant l’opinion, orchestrant des campagnes savamment arrangées… La dramaturge reconnaît elle-même, lors du débat mené à l’issue de la représentation donnée dans le cadre du festival OUI ! à Barcelone, qu’elle ne s’est jamais autant documentée sur un sujet, en vue d’écrire une pièce.

Narraturgie ou drame ?

Reste la question de l’écriture dramatique, nœud le plus délicat de la proposition artistique qui nous est faite. Ce texte n’est pas, à mon (seul) avis, un drame, mais davantage une nouvelle, fort bien menée au demeurant. Une lecture, à la manière des contes pour enfants, aurait largement suffi pour donner la pleine mesure à ce court récit, sans qu’il soit besoin de projections colorées ou d’un jeu de lumières.

Le problème vient de ce que José Sanchis Sinisterra, metteur en scène, fondateur de la Sala Beckett et grand théoricien catalan (la référence est parfaitement d’actualité, le spectacle ayant été vu à Barcelone), appelle la « narraturgie » : celle-ci consiste à venir devant les spectateurs et à lui raconter une histoire, à la troisième ou – dans le cas présent – à la deuxième personne, sans que jamais elle ne nous soit concrètement montrée.

En d’autres termes, la narraturgie fait dire au personnage : « Tu regardes ta montre et tu paniques », là où le drame le montre corporellement. Comme si, au cinéma, Frank Underwood se contentait de s’adresser aux spectateurs sans que nous ne le voyions agir par ailleurs : un unique et long monologue figé, face caméra, est-il encore réellement du cinéma, art propre du mouvement, contrairement à la photographie ?

Dans la narraturgie, la narration a épuisé jusqu’au bout le texte théâtral, ce texte qui est pourtant appelé à se faire image, à être « encharnellisé » pour reprendre un terme cher au poète Charles Péguy.

Il y a dans la narraturgie comme une forme de négation du théâtre, pour ne garder qu’un discours narratif. En ce sens, je me retrouve parfaitement dans la vision de José Sanchis Sinisterra : j’ai aimé écouter le texte d’Alexandra Badea dans la bouche d’un récitant hors-pair tel que Nicolas Violin, mais n’y ai guère vu de théâtre.

Pierre MONASTIER

 



Spectacle : Europe Connexion

Création : 2017 à l’Espace Comédia (Toulon)

Durée : 1h10

Langue : français

Public : à partir de 14 ans

Texte : Alexandra Badea (publié chez l’Arche éditeur)

Mise en scène : Vincent Franchi

Avec Nicolas Violin

Lumières : Léo Grosperrin

Vidéaste : Guillaume Mika

Diffusion : Maëlle Charpin – +33 6 82 98 81 17 et cie.souriciere@gmail.com

Compagnie : Souricière

Crédits photographiques pour la Une : R. Samperiz

En téléchargement


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 12 février à l’Institut del Teatre à Barcelone (Espagne)

– Aucune date connue à ce jour.

Tournée.

Festival OUI ! Soirée Europe Connexion Badéa (crédits : Pierre Monastier)

De gauche à droite : Pascale de Schuyter Hualpa (directrice Institut français de Barcelone), François Vila (festival OUI !), Nicolas Violin, Alexandra Badea, Vincent Franchi, Mathilde Mottier (festival OUI !) et Cyril Piquemal (consul général de France à Barcelone).
Crédits : Pierre Monastier

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