Le confinement et les mesures de protection contre le Covid-19, comme l’annulation des festivals et des activités culturels, ont des répercussions directes sur les intermittents. Souvent précaires par leur statut, ils sont les premiers touchés par la situation dramatique que connaît le milieu du spectacle. Pourtant, si certains se plaignent, d’autres mesurent l’importance de la solidarité face à l’urgence sanitaire et ses contraintes. L’adaptation, quoi qu’on en dise, est devenu en effet le maître-mot.

L’annulation du festival d’Avignon, annoncée le 13 avril dernier, mêle autant le soulagement que le désespoir. Parce qu’il est un sésame pour assurer des dates à de nombreux artistes et techniciens, qu’il représente un travail de longue haleine, qu’il nourrit bien du monde en l’espace de trois semaines, la suppression du Off d’Avignon, en plus du In, demeure difficile à supporter, même si elle paraissait nécessaire.

Entre déflagration et soulagement

David Nathanson, le fondateur des Sentinelles, collectif de compagnies particulièrement présent au Off d’Avignon en temps normal, ne mâche pas ses mots pour traduire la situation. Selon lui, le confinement suivi de l’annulation des gros festivals de théâtre est, « sans exagération, une déflagration pour tous les intermittents ». Il estime ainsi que celle-ci « ne pourra être atténuée que par une aide des pouvoirs publics », car cela représente « plusieurs mois pendant lesquels artistes et techniciens sont privés de travail, donc de cachets et donc d’une future intermittence ».

« L’annulation du festival d’Avignon, dans ce contexte de pandémie, est un vrai soulagement, estime de son côté Ronan Rivière, directeur de la compagnie La Voix des Plumes. Comme metteur en scène, je suis responsable de mon équipe et de sa santé, ainsi que de la sécurité de nos spectateurs. Notre préoccupation première était de ne mettre personne en danger. »

À long terme, les compagnies et les artistes tiendront-ils ?

Au-delà des événements estivaux en eux-mêmes, les conséquences d’une telle torpeur artistique vont se mesurer dans le temps puisque de nombreuses compagnies vont souffrir, d’un côté d’un manque de contrats avec de nouveaux programmateurs (en général rencontrés à Avignon), et de l’autre d’une annulation – effective ou potentielle – de leurs dates de représentations, notamment à défaut de pouvoir répéter.

Tous ces éléments font que, la trésorerie ne pouvant pas se maintenir, le travail des compagnies risque de pâtir pendant bien plus longtemps que la seule durée du confinement. David Nathanson ose le dire clairement : « Indépendamment d’Avignon, toutes les compagnies souffrent du confinement mis en place en mars, puisque depuis cette date elles ne peuvent plus répéter ni jouer. Énormément de dates ont donc déjà été annulées. » Et d’alerter sans détour : « Il est fort probable donc que, dans les semaines à venir, de nombreuses compagnies se retrouvent économiquement exsangues. »

En effet, pour ce qui concerne la partie artistique (qu’on ne peut dissocier de la partie économique), « l’annulation du festival signifie pour beaucoup de compagnies l’impossibilité de dévoiler leur travail à des programmateurs. Dans les mois à venir, comment les compagnies pourront-elles leur montrer leurs créations ? Beaucoup de dates de tournées n’existeront donc tout simplement pas pour les deux prochaines saisons. »

Pour Ronan Rivière, « les problèmes de production et de logistique » s’accumulent, en plus des « annulations de dates de tournée ». « Nous devions créer un spectacle fin mai, puis le jouer à Versailles et au Off d’Avignon, et à la rentrée au théâtre 13 à Paris, précise le responsable de la compagnie La Voix des Plumes. Il s’agit d’une adaptation du Nez, d’après la nouvelle de Nikolaï Gogol, avec sept interprètes sur scène. Le calendrier est repoussé au fur et à mesure, celui des répétitions comme celui des représentations. La construction du décor et la confection des costumes ont été suspendues faute d’approvisionnement de matières premières. Les tentatives de répétitions du texte par vidéo se sont vite révélées limitées, car elles offrent peu de possibilités d’invention corporelles et d’attention à l’autre (par ailleurs les outils d’appels vidéo ont de nombreuses failles pour un travail précis sur le son et le rythme). Le travail sur maquette est plus probant, le travail dramaturgique aussi. »

L’effet domino des reports creuse l’angoisse des intermittents

Comédiens, comédiennes, techniciens, metteurs en scène, dramaturges, musiciens… La liste est longue de ceux que l’on empêche – au moins jusqu’à la mi-juillet – de participer à de grands événements artistiques, de répéter, de travailler ou de jouer dans des théâtres. La plupart sont intermittents ou vivent en partie de leur lien avec le monde de l’art et du spectacle. Seulement, l’incertitude liée à l’avenir rend fébrile le lancement de nouvelles programmations. Jusqu’à quand ?

Du côté des intermittents, Valérie Durin s’exprime non sans crainte sur la portée du confinement : « Notre situation, comme pour beaucoup, est très préoccupante. C’est surtout le manque de visibilité qui rend les perspectives très incertaines. L’annulation du festival d’Avignon est retentissante. C’est historique. » Elle décrit surtout l’effet domino lié à l’incertitude croissante qui pèse sur l’organisation présente et future. « Tout est lié. Si les salles et lieux de spectacle ne rouvrent pas prochainement, les reports ne pourront se maintenir et les retards vont s’accumuler. »

« Quand pourrons-nous de nouveau nous rassembler ?, s’interroge-t-elle comme bien d’autres. Nos professions sont liées à la convivialité, aux rassemblements, aux rencontres. Nous pratiquons le spectacle “vivant”, mais nous sommes arrêtés et privés de contact. J’espère, comme tous, que notre économie, déjà très précaire, ne tournera pas à la catastrophe. » Plus concrètement, l’anticipation demeure difficile. « J’essaie actuellement de faire évoluer notre communication, un peu dans le brouillard : e-mails, teasers des spectacles, mise à jour du site de la compagnie. Mais aucune annonce n’est aujourd’hui possible… Aucun envoi de dossier ne peut correspondre à une réalité. C’est un travail un peu absurde. »

Pour pallier ce temps d’attente et braver l’infortune, Valérie Durin en profite pour lire, écrire un nouveau projet sur l’enfermement, tout en continuant de donner des cours au conservatoire ou à l’université par visio-conférence, ce qui n’est évidemment pas l’équivalent du vrai contact humain. Pourtant, « le confinement n’est pas sans rappeler que nos libertés et nos échanges avec les autres sont essentiels, indispensables à nos vies », rappelle-t-elle très justement.

Une occasion de s’affranchir d’Avignon ?

Si elle demeure inédite et profondément confondante, la situation semble plus largement ouvrir à de nouvelles réflexions et perspectives dans le milieu. Ronan Rivière prend ainsi la question de l’intermittence, très concrète, avec du recul. Selon lui, elle « apparaît secondaire par rapport à la crise qui secoue notre environnement et aux remises en question qu’elle provoque sur nous-mêmes et nos métiers ».

Le festival d’Avignon et le Off sont ensuite un lieu de concentration où tous les professionnels viennent puiser à la source pour nourrir les saisons théâtrales. La dépendance du milieu à cet événement estival est l’occasion d’une remise en question, notamment de la part de David Nathanson. Il n’hésite pas à déclarer qu’il « faudra peut-être à l’avenir envisager d’autres pistes », étant donné « la question de l’hégémonie du festival d’Avignon pour ce qui concerne la programmation ». Le collectif des Sentinelles s’attelle à y réfléchir. Mais trouvera-t-il des solutions, quand on sait que tous les professionnels, des programmateurs aux journalistes, s’y donnent rendez-vous ?

Si l’entreprise semble ainsi titanesque, voire idéaliste, Ronan Rivière partage également ce constat. « Comme directeur d’une troupe indépendante, je suis également partagé entre la crainte de voir le théâtre de cour et de réseaux se faire arroser par les fonds d’urgence au détriment des compagnies indépendantes (totalement étrangères aux arcanes technocratiques de ces aides), et l’espoir secret de voir les troupes artisanales se rassembler et inventer des façons plus solidaires, mutualistes et horizontales de faire du théâtre. Ailleurs qu’à Avignon par exemple ! »

Le constat du développement à deux vitesses des créations aidées face à celles qu’ils ne le sont pas, ou pour le dire plus simplement, de la différence de traitement entre le théâtre subventionné et le théâtre indépendant ou privé, ouvre ainsi le directeur de La Voix des Plumes à une réflexion plus large sur les lieux de création, sur l’émergence d’autres scènes que le seul festival d’Avignon, dont l’hégémonie enchaîne finalement plus qu’elle ne permet. « Peut-être que l’annulation du festival, s’il est un coup dur pour nous, ses habitués, donnera de l’air à d’autres idées, d’autres programmations, d’autres envies. Le Off d’Avignon jusqu’ici représentait à la fois notre terrain de jeu et nos chaînes », résume-t-il amèrement.

Si l’on en croit l’espoir de ces deux directeurs de compagnie, le spectacle vivant pourrait peut-être ressortir plus fort, ou en tout cas plus libre, de cette expérience inédite. Telle est leur espérance, leur réflexion et leur engagement pour demain.

Louise ALMÉRAS

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