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“Grâce à Dieu” de François Ozon : un sacrilège et un malaise

“Grâce à Dieu” de François Ozon : un sacrilège et un malaise
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Grâce à Dieu, publié aux Solitaires intempestifs, est la version théâtrale du scénario du film éponyme*. Consacrée aux actes à caractère pédophile commis par un prêtre du diocèse de Lyon, la pièce de François Ozon montre très bien le caractère ignoble et sacrilège de ces actes. L’utilisation ainsi faite de la forme théâtrale suscite toutefois un malaise.

Parallèlement à la sortie en salles, le 20 février 2019, de son film Grâce à Dieu, François Ozon publie aux Solitaires intempestifs une version théâtrale du scénario de ce long-métrage dont le titre est identique. Le sujet, bien connu, est celui des diverses agressions sexuelles sur mineurs reprochées au père Preynat, prêtre du diocèse de Lyon.

L’instruction pénale étant en cours, il reste présumé innocent, même si les témoignages, tant de victimes que d’autres gens d’Église, et les aveux mêmes de l’intéressé sont accablants pour celui-ci. Grâce à Dieu est le récit d’une prise de conscience individuelle puis collective de ces jeunes garçons devenus hommes qui, exhumant la douleur et la blessure infligées, décident d’œuvrer ensemble afin d’obtenir la reconnaissance par les autorités ecclésiastiques diocésaines de leur coupable inertie devant les agissements notoires de ce prêtre et de demander à la justice des hommes de reconnaître les crimes commis et les préjudices subis.

François Ozon a choisi de construire son récit dialogué en trois temps, selon une construction « en relais », un mouvement de développement-amplification qui fait se succéder et finalement se rejoindre le combat respectif de trois hommes qui furent victime des agissements du père Preynat : le combat d’un homme d’abord contre l’inaction complaisante du clergé local, le combat d’un homme ensuite pour constituer une association de défense des victimes et alerter les media, le combat d’un homme enfin pour présenter au tribunal des hommes les plaintes des victimes et obtenir justice. Ces hommes et leur association existent : l’auteur les remercie d’ailleurs à la fin de son livre.

Il a donc choisi l’écriture et la forme théâtrales pour mener un combat, soutenir une cause et interférer aussi dans le temps et l’action de la justice. La cause et le combat sont justes : qui oserait nier l’abomination que constitue la pédophilie ? Elle ruine la personnalité de l’enfant qui la subit et l’âme de celui qui l’impose ; elle salit, défigure et détruit la relation filiale. Elle est toujours un massacre des innocents, un piétinement des faibles par les forts. Tout cela est porté à un insupportable paroxysme quand les coupables proviennent d’une religion proclamant que « Dieu est Amour » et que cet Amour est celui d’un Père pour ses enfants.

François Ozon frappe juste quand il fait dire par ses personnages la fausse et insupportable réponse du pardon, l’inertie coupable et l’auto-préservation dramatique de l’« institution catholique », quand il montre enfin l’atteinte portée au lien filial.

Mais l’on ne peut que ressentir un profond malaise et une très forte réserve contre une telle instrumentalisation du théâtre et de l’art, instrumentalisation délibérée, recherchée, calculée. Et l’on se demande finalement : où est la création, où est la fiction, où est la mythologie dont l’auteur convoque le recul et l’autorité ?

Ne répondez pas pardon à qui demande justice

François Ozon, Grâce à Dieu, livreDévoiement du pardon, corruption de la miséricorde : voilà ce que l’on voit lorsque l’auteur montre (et les faits sont avérés) la rencontre organisée par le diocèse de Lyon entre l’une des victimes, Alexandre, qui mène le premier combat, et le père Preynat, en présence d’une « psychologue de l’Église » (étrange appellation). À l’issue d’un dialogue absurde et révoltant, le prêtre évoquant la souffrance que constitue pour lui son attirance pour les jeunes garçons et son refus de reconnaître publiquement ses crimes par crainte des violences qu’il pourrait subir de la part des parents de ces enfants, la psychologue conclut la rencontre par la récitation commune, la main dans la main, du “Notre Père” et du “Je vous salue Marie”. Au fond, à la question de l’innocence brisée, l’Église locale ne répond pas, pas plus qu’à la demande de reconnaissance, de réparation et de condamnation des crimes. L’obsession des autorités diocésaines est la demande de pardon du prêtre dont on peut penser que, si elle était formulée, elle donnerait une entière satisfaction aux victimes et clorait le litige à leurs yeux.

Or, comme le déclare Alexandre à l’archevêque de Lyon, le cardinal Barbarin : « Ce n’est pas une repentance que j’attends, monseigneur, c’est une sanction de l’Église à son encontre ». Voilà, nous semble-t-il, une des forces de la pièce : montrer que l’on ne peut répondre pardon à celui qui demande justice, montrer qu’il y a un temps pour un tout, un temps pour instruire et juger et un temps pour pardonner, et que le premier vient avant le second. Montrer aussi que le crime « individuel » porte atteinte à l’équilibre de la société, à l’ordre public, de sorte que s’il peut y avoir une demande de pardon individuelle et privée, il doit d’abord y avoir une justice indépendante et publique à même de sanctionner le désordre social causé par le crime. Tout cela étant porté à son paroxysme lorsqu’il s’agit de punir les souffrances infligées aux enfants.

Le procès de l’Église comme « institution » faillible

C’est un peu le « courage d’avoir peur » que convoque Alexandre lorsqu’il décide de demander justice aux autorités ecclésiastiques locales : « N’ayons pas peur d’avoir peur, peur pour nos enfants ». Les termes utilisés par Alexandre pour décrire leur inertie coupable sont forts : « L’Église ne peut oublier son silence et sa complaisance. Il faut mettre la lumière sur la terrible obscurité de l’Église ». C’est l’objet du deuxième combat, mené par François, qui n’est plus individuel mais institutionnel, traquant derrière les actes impunément commis par le père Preynat la complicité passive, voire active, de l’institution ecclésiale : « Vous voulez juger un homme. Moi, c’est un système, une institution, qui a permis à un pédophile de commettre ses crimes en toute impunité ». C’est ainsi le procès d’une complaisance systémique et structurelle qui est intenté.

Reconnaissons à François Ozon, sur ce point, une certaine mesure : l’action du pape François contre la pédophilie est saluée par l’un de ses personnages tandis qu’un autre, qui se dit catholique, déclare qu’en portant l’affaire en justice, il n’agit pas « contre l’Église, mais pour l’Église ». On peut penser et espérer en effet que le dévoilement des crimes commis ainsi que la punition et l’exclusion de leurs auteurs de toutes fonctions cléricales (l’ancien archevêque de Washington et cardinal américain Theodore McCarrick a ainsi été réduit à l’état laïc en février dernier) vont initier et permettre un salutaire processus de purification.

La pièce est en tout cas une charge contre le cardinal et archevêque de Lyon, Mgr Barbarin (d’ailleurs appelé, de façon – volontairement ? – cavalière : « Barbarin »), allant jusqu’à imputer son silence coupable, et reconnu coupable par le tout récent jugement du tribunal correctionnel de Lyon, vis-à-vis des actes commis par le père Preynat à des considérations et à des calculs très « mondains ». Une ancienne secrétaire du diocèse déclare ainsi : « Et quand Barbarin est arrivé sur Lyon, il a vu le bon travail qu’avait fait Preynat, tout l’argent et les fidèles qu’il ramenait au diocèse ».

La charge la plus forte est bien entendu dirigée contre la malheureuse déclaration du cardinal qui donne son titre au livre : « Nous sommes confrontés à des faits anciens, et grâce à Dieu, tous ces faits sont prescrits ». Terrible déclaration car, dans le langage courant, grâce à Dieu a le même sens que heureusement. On peut penser que le cardinal voulait dire : « Je me réjouis que ces faits appartiennent au passé, qu’ils ne se soient plus produits depuis longtemps, qu’il n’y ait pas eu d’autres innocentes victimes récemment ». Mais il n’en demeure pas moins que, dans son ambiguïté même, le mot est malheureux et peut être perçu comme une provocation. Et l’on peut là encore reconnaître à François Ozon une certaine honnêteté puisqu’il permet au cardinal d’expliquer qu’il a fait part à Rome de faits très anciens et prescrits, signifiant par là qu’il ne s’est pas abrité derrière la prescription juridique pour taire des actes dont il connaissait le caractère pédophile.

La destruction de la relation filiale

Grâce à Dieu montre efficacement à quel point la commission d’actes à caractère pédophile, et le silence gardé sur ces actes, altèrent et détruisent même chez l’enfant la relation filiale, la foi dans la bonté protectrice des parents. Ces hommes qui, enfants, furent « envoyés chez les scouts » par leurs parents et croisèrent ainsi la route du père Preynat reprochent à leurs parents de ne pas les avoir protégés et préservés de ces actes. La plupart des parents sont certes purs de toute complaisante inertie : qu’un prêtre puisse commettre de tels actes était alors impensable et inavouable. Mais quelques-uns de ces parents ont pu délibérément préférer taire ce qu’ils savaient exister, ou oublier ce qu’ils pouvaient soupçonner, afin d’éviter une dénonciation qui risquait de les exclure de la communauté catholique locale. Dans les deux cas, la confiance envers les parents s’est considérablement érodée, ce qui fait dire très justement à l’un des personnages : « Vous n’avez pas pu nous protéger à l’époque. »

Mais c’est aussi le caractère filial de la relation divine qui est directement atteint et nié en présence d’actes à caractère pédophile commis par un homme d’Église. Si Dieu est Père, si la foi consiste à recevoir de et par Jésus, son Fils, la condition de fils adoptif de Dieu, si par ailleurs le prêtre, qu’on appelle « père », est pour le croyant la figure de la paternité divine, alors tout acte commis par ce dernier qui est contraire à ce que le Père fait pour son Fils, à l’amour du premier pour le second, est profondément sacrilège. D’autant que, pour le croyant, l’Église n’est pas seulement une institution mais une mère.

Ces dernières assertions, dont la portée théologique pourrait paraître anecdotique pour les non-croyants qui lisent cette critique, sont (dans la réalité) la source d’une grande violence psychologique et spirituelle. On comprend alors que l’une des victimes puisse déclarer que le père Preynat a détruit en lui « la valeur de ce qu’est un “père” », qu’elle puisse affirmer que « ce genre de personne ne doit plus être associé à l’Église » qu’elle « défigure ».

Une instrumentalisation du théâtre contestable

Dans l’avant-propos de la pièce, François Ozon justifie son recours à l’écriture théâtrale par la capacité du théâtre à « donner aux parcours des personnages un statut mythologique, universel, représentatif de celui de nombreuses victimes ». Il ajoute que « le théâtre permet de créer une distanciation, une réflexion plus politique ». La théorie est pertinente et séduisante mais nous ne la voyons guère appliquée par l’auteur qui la revendique. Car celui-ci privilégie, et nous y voyons une contradiction avec les précédentes affirmations, « un théâtre documentaire, fondé sur des paroles brutes » ; il donne la parole aux victimes pour « perpétuer leur combat ». Où sont alors la distanciation et la « mythologisation » qu’il revendique ? Où sont l’ambivalence, la complexité et l’épaisseur psychologiques des vrais personnages de théâtre ? Elles sont quasi-absentes de la pièce, sauf peut-être lorsque, de façon terrible mais juste, les anciennes victimes se rappellent avoir été flattées de la relation « privilégiée » qu’elles entretenaient avec le prêtre (« il m’avait tripoté et j’étais son… chouchou »).

Il n’est pas question, c’est évident, de nier ou de minimiser la qualité de victimes des personnages, de nier ou de minimiser le caractère criminel et sacrilège des actes commis par le père Preynat. Mais en choisissant pour personnages des personnes réelles dont les noms et les propos sont fidèlement retranscrits, en diffusant son film et en publiant sa pièce quelques semaines avant le procès du cardinal Barbarin, alors que l’instruction pénale visant le père Preynat est toujours en cours, François Ozon ne peut prétendre atteindre la distanciation qu’il revendique car le lecteur est véritablement pris à parti et à témoin d’un procès réel, historiquement et géographiquement situé et, de ce fait, moins universel et moins mythologique que ce que voudrait l’auteur.

L’universalité visée est d’autant moins atteinte que l’auteur a choisi d’interférer dans le temps et de peser dans le déroulement de la justice en portant le film et la pièce à la connaissance du public quelques semaines avant le procès du cardinal Barbarin et pendant l’enquête pénale visant le père Preynat. Les objectifs poursuivis par ces œuvres sont donc très particuliers : le procédé politique est efficace mais il l’est, nous semble-t-il, au détriment de la valeur artistique et fictionnelle.

Frédéric DIEU

François Ozon, Grâce à Dieu, Les Solitaires intempestifs, 2019, 140 pages, 15 euros.



* Il s’agit donc ici de la critique du texte, comme acte littéraire, et non du film.



 

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