À l’heure où nos gouvernants voudraient éradiquer la haine à coups de lois, lire le merveilleux petit opus de Günther Anders est non seulement urgent, mais encore roboratif.

« Dites donc, demanda-t-il plein de soupçon, voulez-vous par là me comparer aux nationaux-socialistes ? »
« Pourquoi de nouveau tant de pruderie ? », l’apaisa Pyrrhon. 

Publié en 1985 — la Guerre froide n’est pas finie, gardons cela à l’esprit — en tête d’un recueil de contributions d’une vingtaine d’auteurs, puis en France en 2007 par Payot & Rivages sous son titre original La Haine à l’état d’antiquité, avant de devenir — plus commercialement ? — chez le même éditeur ce titre raccourci, La Haine, du penseur de l’obsolescence de l’homme Günther Anders est un tout petit livre que je qualifierais, hélas, de merveilleux, tant il est à la fois, traitant de choses insondables, clair et important.

Et il est très important, très urgent même, de lire ou relire ce petit opus roboratif à l’heure où certains députés de la majorité au pouvoir entendent légiférer pour traquer et censurer, c’est-à-dire faire disparaître, sinon la haine elle-même, du moins son expression ; à l’heure aussi, puisse cet article donner l’idée d’un lien entre ces choses, où il est question de valoriser ce qu’on appelle le télétravail.

« Plus vrai que le “principe-ergo” de Descartes, il y a cet autre, vulgaire, quasi universellement reconnu : “Je hais, donc je suis.” Ou plus précisément : “Donc je suis moi.” Ou finalement : “Donc je suis quelqu’un.
Extrait du premier fragment, intitulé Pensées préalables.

En quatre fragments contenus en soixante-dix petites pages, parlant de la haine dans ses rapports avec la guerre, et de sa relégation par la modernité la plus inhumaine à l’état d’antiquité, Anders, avec une langue d’une simplicité confondante et un sens aigu et ingénieux — au sens noble — du dialogue, balaie et éclaire un grand nombre des problèmes et enjeux actuels et avenir de nos sociétés post-démocratiques.

L’originalité formelle de ce petit essai tient certainement à ce que les deux fragments centraux sont constitués de deux dialogues mettant aux prises un philosophe, Pyrrhon — auquel il semble bien qu’Anders s’identifie —, mais un Pyrrhon d’Élis contemporain, ayant connaissance grande des premier et second conflits mondiaux, et le président Traufe — nom étrange évoquant le déluge, nous dit le traducteur Philippe Ivernel, signifiant « gouttière » en allemand, langue dans laquelle « passer de la pluie sous la gouttière » c’est « tomber de Charybde en Scylla » — dont voici la présentation qu’en donne l’auteur au début de ce second fragment intitulé en français L’appétit vient en mangeant.

« Le président Traufe n’était pas seulement vil, sans scrupule et assoiffé de pouvoir ; il était également si extraordinairement rusé, malgré son infériorité, qu’il connaissait jusque dans le dernier recoin de leur âme ceux qu’il trivialisait en les assimilant à sa personne ; et que parfois il prononçait des paroles qui rendaient un son profondément philosophique. Les idées sont étrangement et fâcheusement portées à se nicher dans les crânes des êtres vulgaires. »

Pas question, donc, pour Anders de prétendre à une neutralité philosophique fatalement trichée.
Le premier de ces fragments dialogués porte sur la nécessité pour l’homme de pouvoir, d’instiller au cœur de ses sujets la haine, afin qu’ils soient capables de combattre humainement l’ennemi (car enfin serait-il humain de le tuer sans motif ?), et même, de le connaître. Paroles du président Traufe :

« Une fois que je leur ai inoculé la haine, ils croient aussi connaître ceux qu’ils haïssent. Ils ne haïssent pas les personnes ou les groupes parce qu’ils en connaissent les traits haïssables. C’est l’inverse : haïssent-ils quelqu’un, ils croient également le connaître par la haine qu’ils en ont. »

Le second fragment d’emblée renverse tout cela ou, suivant le titre, renvoie la haine à son tout nouvel état : celui d’antiquité ; celui de chose en quelque sorte obsolète : humaine, donc obsolète. Hélas ?

La haine, en effet, était nécessaire à l’homme des champs de bataille. Elle lui servait de moteur à monter fouailler la tripe du soldat ennemi. À mesure que les soldats, appareillés des outils de la modernité, se sont physiquement éloignés les uns des autres — l’auteur raconte comment dans le premier conflit mondial on put encore mobiliser la haine à coups de rimes évoquant des corps à corps, quand peu à peu la réalité de la guerre, déjà, s’éloignait de ce type de combat  —, jusqu’à même ne plus s’apercevoir, jusqu’à devenir, dit Pyrrhon de « soi-disant soldats », puisqu’il n’y a même plus, au sens propre, de champs de bataille, la haine leur est devenue non seulement inutile, mais encore étrangère.

« La question que je vous pose, ainsi qu’à moi-même, c’est donc la suivante : à quelle fin vos soi-disant soldats […] devraient-ils encore haïr, étant donné que pour trouver leurs ennemis, pour les combattre et les éliminer proprement, ils n’ont plus besoin de se rendre sur un prétendu champ de bataille ? »

La question est aussi celle des mots. Le président Traufe est pudibond. Certains mots le font frissonner. La réalité qu’ils désignent (recouvrent ?), beaucoup moins. Il ressemble en ceci à Harry S. Truman. « Du mot “mass killer”, il se défendait avec irritation. Mais précisément, rien que du mot. »
Anders, qui a travaillé et discuté autant avec Claude Eatherly, l’officier qui lâcha la bombe sur Hiroshima, qu’avec les rescapés de cette ville, sait que la haine leur est à tous étrangère.
Les civils, pour faire leur devoir, « crever pour vous plaire », n’ont pas besoin de quitter leurs domiciles.

« Non, “aller chercher” notre mort au dehors comme nous allons chercher des denrées au magasin, ce sont là des complications qui ne sont plus exigées de nous actuellement. De nos jours, la mort, exactement comme l’eau, le gaz et le courant électrique, nous est livrée gratuitement chez nous. »

Quant aux soi-disant soldats, loin de tous champs de bataille, rivés à des écrans, ils ne font pas la guerre, ils ne combattent pas, ils travaillent. Ils télétravaillent, même. Et les cadavres sont les produits de leur production.
Le président Traufe n’a pas grand-chose à dire contre la réalité que les mots de Pyrrhon lui redécouvrent : il ne peut simplement que lui reprocher d’employer ces mots.
Le mot travailler dit Pyrrhon est lui-même un euphémisme.

« Une façon d’enjoliver les faits. Car ce qui aura lieu demain dans la guerre et ce que vous imposez dès aujourd’hui par le dressage, ce n’est pas seulement la fin du combat, mais aussi la fin du travail. »
« Qu’est-ce donc alors ? »
« Un simple déclic. Les activités demain décisives se dérouleront comme un simple déclenchement d’effets qui se dérouleront ensuite, éloignés des déclencheurs à des distances planétaires. Dans la mesure où les déclencheurs se composeront encore d’êtres humains. »

Peut-être est-ce pour cela que nos gouvernants ne savent guère comment gérer les ferments de guerre civile tiraillant une société en décomposition, au point de préférer s’effrayer du mot lui-même, et lancer dans le néant des lois contre la haine. L’abîme est sous nos pieds. Ne se réhumaniserait-on point un peu trop, à reprendre un peu de haine, en dehors des prescriptions étatiques ?

Pascal ADAM

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Günther Anders, La Haine, traduction de Philippe Ivernel, Éd. Payot & Rivages, 2009, 112 p., 6,10€

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