Instant classique – 10 décembre 1882… 138 ans jour pour jour. Brahms compose son Chant des Parques, un chœur avec orchestre sur un texte non religieux, même si la cinquième strophe, qui fera couler beaucoup d’encre, introduit une dimension de rédemption.

Après un séjour en Italie, Johannes Brahms revient comme chaque été à Ischl. Là, il compose le dernier chœur avec orchestre sur un texte non religieux, de ce qui constitue de fait une forme de trilogie avec Le Chant du destin (1871) et Nänie (1881). Je mets volontairement de côté Le Chant de triomphe, désobligeant hymne à la gloire de la Prusse après sa victoire contre la France et qui n’a de toute façon pas la même valeur artistique. Les trois autres chants reposent sur des sujets tirés de l’Antiquité et de la mythologie.

Pour ce dernier chœur avec orchestre, Brahms s’inspire d’un texte de Goethe, tiré du quatrième acte d’Iphigénie en Tauride, dont le compositeur avait vu une représentation à Vienne et en était ressorti durablement impressionné, autant par l’œuvre que par son interprète d’alors, Charlotte Wolter. Brahms écrit donc ce Chant des Parques qu’il envoie à son ami le docteur Billoth, avec un petit mot : « Cela te concerne un peu, on y travaille avec du fil et des ciseaux. »

Le texte n’est certes pas religieux, et il montre le bonheur des dieux, indifférents aux malheurs des mortels, voués à les subir toujours. Mais Brahms essaie de le transformer en message plus chrétien, associé à la rédemption, notamment dans la cinquième strophe. La musique, globalement sombre et solennelle, ne s’adoucit que dans cette fameuse strophe, pratiquement chantée a cappella, et qui a beaucoup fait parler. Quelques mois avant sa mort, Brahms en parlera lui aussi à son ami Gustav Ophüls : « J’entends souvent philosopher sur la cinquième strophe du Chant des Parques. Je crois qu’à la simple entrée du majeur, l’auditeur ingénu devrait sentir son cœur fondre et ses yeux s’humecter ; c’est là, en effet, que toute la détresse de l’Humanité s’empare pour la première fois de lui. »

La création du Chant des Parques a lieu à Bâle voici cent trente-huit ans, sous la direction de Brahms lui-même, qui a dédié la partition au duc Georges II de Saxe-Meiningen, l’un de ses plus fervents soutiens, comme celui d’autres artistes. On le surnommait d’ailleurs « le duc de théâtre » (c’est toujours mieux qu’un marquis d’opérette).

Cédric MANUEL



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